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Le professeur Jean Costermans est un des témoins privilégiés de la formation universitaire en logopédie. En effet, il a enseigné aux premiers logopèdes dès la création de la licence en 1964 à l'UCL et il enseigne toujours actuellement. Il a donc participé à la formation de la plupart des logopèdes universitaires. Nous l'avons rencontré.

Pourriez-vous nous expliquer les motivations qui sont à l'origine de la création de la licence en logopédie ?

„J'ignore les motivations profondes à l'origine de la licence, car j'étais un jeune chercheur peu au courant de ce qui se passait dans les coulisses. Mais je pense que c'est le professeur Guns, directeur du Service O.R.L., qui a le plus poussé à la charette. Le graduat avait été créé quelques années auparavant, et on voulait créer une formation universitaire dans ce domaine. Cela s'est fait sur une base interfacultaire, avec l'Institut de Psychologie, qui était encore rattaché à la Faculté de Philosophie et Lettres. C'est finalement en 1966, je crois, qu'a démarré la première année de la licence en logopédie; nous étions les premiers en Belgique à organiser cette filière. Bien entendu, on était encore à Leuven. L'Institut va devenir une faculté autonome en 1969 et sera transférée à Louvain-la-Neuve en 1977. La logopédie sera administrativement rattachée à la seule Faculté de Psychologie au début des années 90, tout en continuant à être gérée sur une base interfacultaire.

Quelles étaient les caractéristiques de cette formation à l'origine ?

„Je n'ai malheureusement plus le Programme des Cours de l'époque, mais les grands axes de la formation étaient déjà ceux que nous connaissons actuellement : troubles et traitement du langage oral et du langage écrit, pathologies de la voix, de la phonation et de l'audition. La formation comprenait aussi des disciplines fondamentales comme la linguistique, la psycholinguistique, la phonétique, l'anatomophysiologie des organes auditifs et phonatoires, la neurophysiologie et le langage du point de vue de son développement phylogénétique. Le programme était cependant moins étoffé et il y avait aussi ce qui apparaîtrait aujourd'hui comme des lacunes; ainsi, le domaine de l'aphasie et de la dyscalculie, et le domaine des handicaps, ont été développés plus tard. Et, bien entendu, des programmes de spécialisation, par exemple en voix chantée, sont relativement récents.

Comment a-t-elle évolué ?

„Le programme de la licence a fait l'objet de plusieurs réformes, avec une révision d'ensemble tous les 10 ans environ, mais je ne peux plus en retracer les détails. C'est à de telles occasions qu'on a introduit les secteurs que je viens de mentionner. La dernière révision, plutôt légère, date de l'année dernière et vient d'entrer en vigueur. A mon avis, la réforme la plus profonde remonte à 1992-93, très peu de temps avant la fusion avec l'ULB. Cette fusion en a été grandement simplifiée, car nos collègues de l'ULB, qui n'organisaient pas auparavant de licence en logopédie, ont eu l'élégance, disons, d'accepter tel quel notre programme tout chaud. On n'avait donc pas à négocier sur le programme. Cette collaboration fut une grande première dans notre pays et une entreprise vraiment originale : pour une petite moitié des cours, les professeurs de l'UCL se sont désistés et des professeurs de l'ULB ont pris leur place. On ne voit pas cela tous les jours! Je sais que cela impose aux étudiants des allées et venues entre plusieurs sites, mais j'espère que le recours à la vidéo-conférence, qu'on est en train d'introduire progressivement, palliera en partie ces inconvénients.

Quelle est l'origine de cette fusion inter-universitaire ?

„Mettre les ressources et les compétences des deux universités en commun ne pouvait que renforcer la collaboration scientifique des deux institutions de même que la qualité de la formation des étudiants. Il y avait aussi des raisons plus terre-à-terre. Il faut savoir que la licence comptait, depuis une dizaine d'années, moins de dix étudiants nouveaux par an. Du côté des autorités publiques, il était question de fixer des nombres minimaux (de l'ordre de 10 en licence) pour la subsidiation d'une filière d'études. Nous voulions donc rendre notre programme plus actuel et plus attractif, non seulement en le rénovant, mais en faisant appel aux compétences des deux universités, dont il s'avérait qu'elles étaient tout à fait complémentaires. Les autorités académiques, des deux côtés, ont appuyé l'initiative, et une convention a été signée par les deux recteurs qui régit encore aujourd'hui notre collaboration, car elle a été reconduite il y a quelques mois.

Quels liens entretient la logopédie avec la recherche ?

„Bonne question! La licence en logopédie n'est pas une structure de recherche, c'est un programme de formation pluridisciplinaire et plurifacultaire. La recherche se fait dans les départements correspondant à chacune des disciplines qui contribuent à l'enseignement. Ce n'est pas nécessairement une mauvaise formule, car un chercheur de bon niveau a besoin de garder le contact avec sa discipline d'origine et de rester immergé dans un milieu stimulant. Je constate que cela donne aussi de bons résultats au niveau des mémoires de licence. Cependant, il faut bien reconnaître qu'il y a davantage de recherches sur les fondements du langage, de la parole, de la voix, de la lecture, etc., que sur des problèmes proprement logopédiques; je veux dire par là, des questions qui concernent l'activité propre des logopèdes : nature et origine des troubles, instruments de diagnostic, méthodes d'intervention. C'est peut-être ce qui explique qu'on voit sortir peu de thèses de doctorat en logopédie. Un effort devrait être fait pour stimuler la recherche sur ces problèmes proprement logopédiques, tant à l'intérieur des départements que par des collaborations entre départements. Je pense qu'on devrait aussi pouvoir compter sur le concours de nos anciens étudiants, qui ont l'avantage d'être des logopèdes "de terrain".

Les logopèdes universitaires n'ont toujours pas obtenu de reconnaissance spécifique et en pratique, rien ne les distingue des logopèdes gradués. Qu'en pensez-vous, que faudrait-il faire ?

„Je ne connais pas en détails les démarches qui sont faites par les associations de logopèdes, licenciés et gradués, auprès des pouvoirs publics (et particulièrement de l'INAMI) dans le cadre de la défense et de la promotion de la profession. Je pense de toutes manières que de telles démarches doivent être faites. Mais je voudrais souligner la responsabilité de chaque logopède en particulier. Pour obtenir une reconnaissance spécifique, il faut que les licenciés prouvent sur le terrain (pas seulement sur le diplôme) qu'ils ont des compétences spécifiques. A mes yeux, la principale différence entre licenciés et gradués ne se situe pas dans les aspects techniques du travail; je crois que les gradués sont généralement bien formés à ce niveau. Les licenciés sont censés être mieux armés pour prendre en charge les aspects de coordination et d'innovation. L'enseignement supérieur vise d'abord à apprendre un métier, à bien maîtriser les techniques. Au niveau universitaire, on a une formation scientifique plus approfondie, qui permette de se poser des questions sur le bien-fondé de ces techniques : sur quelles bases théoriques reposent-elles ? ces bases sont-elles solides ? sont-elles encore actuelles ? En se posant ces questions, on doit être un acteur de changement. Et pour cela, il est nécessaire, sa vie durant, de se tenir au courant de l'évolution des connaissances. Statutairement les licenciés ne sont pas dans une situation confortable, car ils sont en petit nombre; dans le public, l'image des logopèdes, c'est l'image des gradués. Si on veut une reconnaissance sociale et donc aussi financière, il faut certes se battre sur le plan politique, mais il faut aussi montrer concrètement, aux yeux des clients et donc de l'opinion publique, en quoi un licencié "se distingue".

L'équivalence des diplômes est actuellement refusée en France. Est-ce que, selon vous, la qualité de la formation belge est à remettre en cause ?

„Non, absolument pas. Je pense qu'on a en Belgique d'excellentes formations universitaires dans le domaine des sciences comportementales. Pas seulement dans le domaine de la logopédie, mais aussi dans d'autres disciplines du même genre, les formations sont de bon niveau en Belgique; j'ai même tendance à croire qu'elles sont meilleures que dans plusieurs autres pays européens. Je pense que la réaction française est surtout une réaction protectionniste. De plus, en France, la distinction entre université et écoles supérieures n'est pas exactement la même qu'en Belgique; les Français ont donc du mal à faire la part des choses. Il faut souhaiter que les réglementations européennes permettent d'avancer rapidement dans ces problèmes d'équivalence.

Quelles sont les valeurs que vous essayez de faire passer à vos étudiants en logopédie ?

„Les différents enseignants contribuent chacun pour une part à ce qu'on espère être une bonne formation d'ensemble. Mon rôle à moi est d'initier les étudiants à des problèmes qui concernent le fonctionnement normal du langage, mais évidemment pas le métier de logopède, puisque je ne suis pas logopède moi-même. Ceci dit, je vais avoir l'air de prêcher pour ma chapelle, car je suis persuadé que ces bases sont très importantes pour asseoir une pratique valable, même s'il ne faut pas perdre de vue qu'il y a énormément de choses qu'on ne comprend pas encore et qu'il y a donc une part d'empirisme dans ce que le logopède fait (mais cela aussi, il est important d'en prendre conscience). Il ne faut pas se payer de mots : ce n'est que si on a des connaissances valables qu'on peut avoir des moyens d'action. Ma contribution à la formation des logopèdes est donc limitée, mais elle me tient à coeur et je suis heureux d'avoir pu le faire pendant de si nombreuses années. J'ai eu aussi beaucoup de mémoristes, et j'ai gardé un souvenir très précis de chacun et de chacune.

A vos yeux, quelles sont les caractéristiques d'un bon logopède et quel conseil donneriez-vous aux logopèdes aujourd'hui ?

„La logopédie est tout à la fois une science et un art. Pour pratiquer son art, un logopède doit être quelqu'un d'accueillant, quelqu'un qui a un bon contact avec les gens, qui sait comment s'y prendre avec les patients et en particulier avec les enfants. Outre ces qualités personnelles, il faut un savoir-faire diagnostique qui s'apparente parfois à un travail de détective, et également de la patience, car les remédiations peuvent parfois demander beaucoup de persévérance. Mais en même temps, s'il veut se comporter en véritable universitaire, il doit se tenir au courant des avancées en matière de connaissances et rester critique. Les logopèdes ne peuvent jamais se laisser gagner par la routine professionnelle, et les licenciés encore moins que les autres. Le conseil que je leur donnerais serait donc le suivant : "Ne croyez surtout pas que la fin de vos études est la fin de votre formation. Ne perdez pas le contact avec l'université. Suivez des formations complémentaires de niveau universitaire."

 

Propos recueillis par Martine Van Rompaey & Christelle Maillart