Des
fausses croyances à propos des représentations
phonologiques ?
Article paru
dans les Cahiers de la SBLU (2003), n°13,
10-12.
Les
représentations phonologiques constituent une pierre
d'angle d'un grand nombre de compétences
développées par les êtres humains. Parler,
comprendre, penser, planifier, lire, écrire,
mémoriser, calculer sont des actes de la vie quotidienne
qui impliquent l'utilisation de ces représentations
phonologiques.
Nombreuses sont
les personnes qui s'accordent à dire que les
représentations phonologiques sont des
représentations mentales de la parole. Abstraites,
dénuées de sens, elles constituent pour chaque
individu un répertoire des unités linguistiques
pertinentes.
En tant que
personnes entendantes, nous accordons un poids très
important au rôle qu'a pu jouer le canal sonore dans la
construction de notre grille phonologique de
référence. Et nous avons souvent des
difficultés à conceptualiser une utilisation de ces
mêmes représentations phonologiques en dehors d'un
cadre de référence sonore.
Pourtant,
l'acte de parole, à la source de la constitution des
représentations phonologiques, est avant tout un acte
physique, c'est à dire corporel plutôt que sonore. Le
son en effet doit être considéré comme un
épiphénomène qu'un auditeur capte parce qu'un
locuteur a planifié une séquence motrice qui en
constitue la source.
Le son, plus
saillant que l'acte physique buccophonatoire, fait parfois oublier
que la source sonore appartient à l'individu qui parle,
c'est à dire qui .. bouge.... En ce sens, la langue des
signes qui passe par l'activité motrice manuelle n'est
vraisemblablement pas différente des langues parlées
que nous appelons donc, à tort, les langues orales ou
sonores. On trouve des éléments de confirmation de
cette hypothèse dans le fait que les personnes
exposées à cette langue comme première
langue, développent des processus cognitifs identiques en
tous points à ceux des entendants. On observe par exemple,
un fonctionnement efficace de la boucle
« articulatoire/manuelle » en mémoire
de travail, sur base de la manipulation de codes mnésiques
basés sur les paramètres de formation des signes.
Ces paramètres de formation prennent ainsi valeur de
paramètres « phonologiques » ... C'est
pourquoi, les personnes, natives de la langue des signes montrent
des effets de similitude
« phonologique/visuelle » et de longueur
identiques aux personnes entendantes.
Une fois
confrontés à la question des représentations
que peuvent développer les personnes privées
d'audition, s'ouvre un champ de réflexions qui, bien
qu'essentielles, ont été souvent
reléguées au second plan.
De quelle nature sont les représentations phonologiques
des êtres humains ? De quoi sont elles
constituées? Quels sont les inputs linguistiques qui ont
servi de support à la construction de ces
représentations phonologiques ?
Pouvons-nous, osons-nous considérer que les
représentations phonologiques sont hybrides et de nature
différente pour chaque individu ? En d'autres termes,
devons-nous tendre vers l'idée que les
représentations phonologiques d'un individu A sont
différentes de celles d'un individu B, tout en
constatant que ces représentations aboutissent
(heureusement!) à délimiter les mêmes
unités linguistiques ?
Lorsqu'un adulte ou un enfant présente des troubles de
la sphère phonologique comme des difficultés
à déterminer les frontières phonologiques,
où se situe la part attribuable à l'audition et
où se situe la part attribuable à d'autres
sources d'information: vision via la lecture labiale,
somesthésie, schèmes articulatoires,
interférences perceptives ?
Les représentations phonologiques évoluent-elles
avec le temps en fonction de l'expérience de l'individu
(apprentissage de l'écrit, de la sténo,
bilinguisme, fluctuation de l'audition, expérience
naturelle de la lectura labiale voire même...
orthodontie, etc..) ?
Sommes-nous certains lorsqu'un enfant discrimine le /p/ et le
/b/ qu'il s'appuie sur la différence sonore (dont on
sait que le signal est loin d'être stable) entre ces deux
phonèmes ? A l'inverse, lorsqu'un enfant confond /p/ et
/b/ comment pouvons nous investiguer le travail qu'il
réalise lorsqu'il essaye de déterminer les
frontières phonologiques entre les deux phonèmes.
A-t-il repéré le voisement de manière
« somesthésique/articulatoire » ou
de manière « sonore » ?
S'ouvrir
à un tel champ de questions aboutit inévitablement
à constater l'immense ignorance que nous avons encore dans
ce domaine. Un chemin considérable reste encore à
parcourir qui nous permettra, à terme, j'en suis
convaincue, de nous tourner vers nos patients, petits et grands,
avec des outils méthodologiques mieux
adaptés.
C'est
l'occasion de rappeler une fois de plus l'importance de la
recherche fondamentale pour le développement de notre
profession, de sa reconnaissance et de sa
crédibilité.
Brigitte
CHARLIER
Centre
Comprendre et Parler
Laboratoire
de Psychologie Expérimentale de l'ULB.