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Dernière mise à jour:

16 août 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pragmatique et interventions logopédiques

M.A. Schelstraete

Université catholique de Louvain

Article paru dans les Cahiers de la SBLU (2004), n°16, 25-31.
 

Les compétences pragmatiques peuvent se définir comme les compétences qui permettent d’utiliser adéquatement le langage en tant qu’outil de communication en tenant compte du contexte de l’interaction (cf. Bates, 1976, Costermans & Hupet, 1987) : capacités à dire ce qu’il faut comme il le faut pour communiquer efficacement étant donné l’interlocuteur que l’on a en face de soi et la situation de communication. L’étude de ces compétences consiste notamment à s’intéresser non seulement aux raisons pour lesquelles un locuteur dit ce qu’il dit mais aussi pourquoi il le dit de cette manière. Par exemple, on s’intéressera aux raisons pour lesquelles, suite à une requête de clarification (hein ? quoi ?), un interlocuteur « choisit » de répéter simplement ce qu’il a dit, de changer la forme ou encore d’ajouter des informations supplémentaires.

Tout enfant présentant des difficultés d’acquisition du langage va se trouver désavantagé en situation communicative (cf. Bishop, 1996 ; Hupet, 1994, 1996)  ; il ne faut pas nécessairement qu’il présente des troubles pragmatiques, i.e. de la capacité à utiliser le langage dans son contexte d’énonciation, pour éprouver des difficultés conversationnelles. S’il bégaie, s’il a de gros troubles de compréhension, s’il a un retard mental ou des troubles moteurs sévères, la situation de conversation risquera de le mettre en difficulté. De même, des enfants présentant des troubles du comportement, des troubles psychotiques ou autistiques seront des enfants aux compétences pragmatiques altérées. Les compétences pragmatiques sont par conséquent importantes à prendre en considération dans l’évaluation ainsi que dans la prise en charge, même si cette dernière ne porte pas directement sur ces compétences.

a) Diagnostic

En l’absence de tests normés et standardisés, l’analyse des compétences pragmatiques d’un patient est qualitative : à partir d’un échantillon de langage spontané, on relève comment le patient se comporte d’un point de vue pragmatique (ex. quel est son répertoire d’actes de langage en production et en compréhension, comment collabore-t-il dans la conversation, est-il informatif, adéquat, tient-il compte des besoins de son interlocuteur, etc. cf. Tableau 1). Il existe des grilles d’évaluation pragmatique (cf. Mac Tear & Conti-Ramsden, 1992 pour un exposé plus détaillé) permettant d’évaluer différentes compétences pragmatiques, soit à partir d’un échantillon de langage (grille à remplir par le clinicien), soit à partir du comportement habituel de l’enfant (grilles à remplir par les proches et les intervenants qui connaissent bien l’enfant), comme par ex. la « Children’s Communication Checklist » de Bishop (2002) dont une adaptation française a été publiée dans les Cahiers de la SBLU, n°13 (2003).

 

TABLEAU 1 – COMPÉTENCES PRAGMATIQUES INTÉRESSANTES À OBSERVER LORS DE L’ÉVALUATION

COOPÉRATION DANS LA CONVERSATION

Initiation des échanges conversationnels : l’enfant initie-t-il des thèmes ou laisse-t-il tout reposer sur son interlocuteur ?

«  Réparations » conversationnelles : que se passe-t-il en cas de difficultés de compréhension : l’enfant collabore-t-il, fait-il des demandes de clarification, répond-il de manière adéquate aux demandes de clarifications ?

Respect des tours de parole : y a-t-il souvent recouvrements de parole ou l’enfant respecte-t-il l’alternance des rôles ?

Négociation des changements de thèmes conversationnels : l’enfant change-t-il de sujet de conversation sans en avertir l’interlocuteur, sans avoir « négocié » ?

 

PRISE EN COMPTE DE L’INTERLOCUTEUR ET RÉFÉRENCE COMMUNE

Les choix lexicaux, les structures syntaxiques (ex. information ancienne avant information nouvelle) dénotent-ils une prise en compte de ce que l’interlocuteur sait ou ne sait pas ?

De manière plus générale, l’enfant donne-t-il l’impression de parler sans tenir compte des « états mentaux » de son interlocuteur (« Théorie de l’Esprit ») ?

L’enfant utilise-t-il des référents qui ont fait l’objet d’un « accord » dans la conversation (ex. « le chat » quand les deux locuteurs savent de quel chat on parle) ?

Utilise-t-il adéquatement les pronoms personnels « je », « tu » ?

ACTES DE LANGAGE (cf. Costermans & Hupet, 1987 et Costermans, 1994 pour une classification)

Quels sont les différents actes de langage produits par l’enfant ?

Comprend-il les actes de langage qui lui sont adressés ?

On notera que, par nature-même, les compétences pragmatiques sont variables selon les situations et les interlocuteurs. Il est donc indispensable de varier au maximum les contextes si l’on veut estimer au plus près les compétences pragmatiques d’un enfant : varier les interlocuteurs (ex. adulte familier vs non familier, enfant familier vs non familier, enfant de niveau linguistique inférieur) ainsi que les « tâches » (ex. situation de conversation, de commentaires de photos, jeux de devinettes) et les contextes (ex. familial, scolaire). A propos des tâches, on soulignera l’intérêt particulier des tâches dites de « communication référentielle » où l’enfant et son interlocuteur doivent communiquer de manière efficace sans se voir pour atteindre un but donné (ex. reconstituer l’ordre d’une série d’images, construire un objet, faire un dessin), l’un des partenaires ayant un modèle qu’il doit communiquer à l’autre (cf. Chantraine, 1994). Ces tâches sont particulièrement utiles, d’abord parce qu’elles permettent d’estimer tour à tour la production de l’enfant (quand il est « directeur ») et sa compréhension (quand il est « récepteur ») et ensuite parce qu’elles permettent d’évaluer différents indices comme par exemple la capacité à collaborer pour définir un référent commun et à utiliser les référents introduits préalablement, la capacité à participer aux réparations de pannes conversationnelles, etc.

De telles évaluations n’ont toutefois pas de fins diagnostiques : on ne peut les utiliser pour dire si l’enfant a un comportement pathologique ou pas, faute de points de comparaison. Cependant, elles peuvent être utilisées comme ligne de base pré- et post-thérapeutiques ; l’on peut par exemple, ré-évaluer l’enfant avec la même « checklist » après quelques mois pour voir ses progrès (en faisant attention au fait que le degré de familiarité avec l’enfant n’est plus le même).

 

b) Intervention

Les compétences pragmatiques peuvent se travailler au même titre que les compétences linguistiques (cf. Leinnonen et al., 2000, MacTear & Conti-Ramsden, 1992 notamment). Si un déficit des compétences pragmatiques est la conséquence d’un trouble sévère du langage, on estimera s’il est ou non nécessaire de mettre l’intervention pragmatique dans les priorités du traitement. En effet, même si l’atteinte n’est pas de nature pragmatique, le déficit peut parfois être tel qu’il faille travailler les compétences pragmatiques ; ou alors parfois, l’incompétence pragmatique de l’enfant représente un risque réel de rejet par ses pairs qu’il importe de contrecarrer.

Même si on ne travaille pas explicitement les compétences pragmatiques, il est indispensable de les prendre en considération dans la prise en charge. D’une part, elles sont le reflet de compétences conversationnelles dont la maîtrise est déterminante pour l’autonomie dans la communication. D’autre part, en tant que clinicien, il est indispensable de veiller à ce que tout traitement prenne place dans un contexte fonctionnel de communication où l’enfant a des raisons de parler en essayant d’être le plus efficace possible. Ainsi, on évitera les situations dites de « conversation » où le clinicien pose des questions auxquelles l’enfant répond par un mot ou deux et où le clinicien change sans arrêt de thème conversationnel, sans que l’enfant ait l’occasion de collaborer à la construction de la conversation. De même, on évitera de faire répéter inlassablement des structures syntaxiques sans les remettre dans leur contexte fonctionnel, ou de faire raconter à l’enfant une histoire connue du clinicien (ex. le clinicien raconte et puis l’enfant doit rappeler ou alors, le clinicien voit le livre que l’enfant commente).

Wilcox & Mogford-Bevan (1995) et Hampshire & Mogford-Bevan (1998) ont décrit un cas clinique de troubles pragmatiques avec lequel ils ont utilisé deux techniques différentes. Il s’agit d’un garçon de 6 ; 10 ans présentant des traits autistiques (ex. rigidité dans les habitudes, préoccupations), même si le diagnostic d’autisme n’a jamais pu être posé (relations possibles avec les autres membres de la famille, comportements affectueux). L’évaluation effectuée à partir d’échantillons de conversations et d’observations a porté sur différents indicateurs utilisés comme ligne de base : par ex. capacité à initier et à répondre adéquatement, à faire des requêtes, à attirer l’attention, à utiliser des routines sociales, etc. L’ensemble de ces indicateurs révèle un déficit important des compétences pragmatiques.

L’intervention a consisté en :

  • une approche comportementale destinée à renforcer et automatiser l’utilisation des dispositifs conversationnels adéquats pour attirer l’attention et faire des requêtes (jugés prioritaires pour des raisons sociales). Par exemple, le clinicien a appris à l’enfant à utiliser la forme interrogative avec « s’il te plaît » et le nom de la personne à qui la demande est adressée dans des tâches conçues à cet effet (ex. l’enfant fait un puzzle mais doit demander les pièces une à une au clinicien) et en utilisant la progression suivante : « modelling » (le clinicien fournit le modèle à l’enfant, indiçage avec estompage progressif (une partie du modèle est donnée, on rappelle à l’enfant qu’il doit dire quelque chose), activités en contexte naturel.
  • une approche métalinguistique en groupe, avec d’autres enfants dans des activités de jeux de rôles avec des échecs de communication à commenter et à discuter. Cette approche visait essentiellement à apprendre à l’enfant à répondre aux initiatives verbales et non verbales des autres et à initier la conversation en attirant adéquatement l’attention, ainsi qu’à faire des demandes de clarification en cas d’échec.

 

Après quelques mois de traitement, les progrès de l’enfant était sensible dans les différents domaines travaillés (cf. Wilcox & Mogford-Bevan, 1995 et Hampshire & Mogford-Bevan, 1998 pour plus de détails).

 

Pour terminer, signalons que les compétences pragmatiques sont une cible particulièrement indiquée pour l’éducation précoce (ex. programme Hanen, www.hanen.org : dont notamment les excellents documents – disponibles en français – « It takes two to talk », « Making The Connections That Help Children Communicate », « Learning Language and Loving It ») et l’intervention en milieu « écologique » (Monfort & Juarez-Sanchez, 1996, Dupré-Savoy, 20001) : face à un trouble sévère du langage ou un handicap qui risque d’entraver le développement du langage, il est indispensable d’intervenir le plus tôt possible en renforçant chez les parents les comportements qui maximiseront l’efficacité de la communication (ex. travail de l’attention conjointe avec des parents d’enfants IMC, renforcement du langage modulé avec alternance des rôles chez les enfants aveugles, etc.). De manière générale, on travaillera avec les parents tous les comportements dont on sait qu’ils ont des effets positifs sur le développement pré-linguistique et linguistique (cf. notamment Bruner, 1983; Guidetti, 2003), en leur indiquant également comment atténuer des comportements à effets négatifs (ex. directivité dans la conversation, pas ou peu d’adaptation) et comment détecter chez leur enfant tout ce qui peut être un signe de communication (ex. regard, colère). Par ailleurs, dans certains cas, avec des enfants plus âgés, une intervention dans le contexte scolaire ou institutionnel pourra s’avérer parfois être un complément indispensable aux séances individuelles (approche éco-systémique) : dans le domaine des compétences pragmatiques, le patient est toujours face à un partenaire conversationnel ; la collaboration de ce dernier peut s’avérer déterminante pour que le patient puisse progresser.

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POUR ALLER PLUS LOIN (en plus des références ci-dessous)

Baron-Cohen, S. (1998). La cécité mentale : un essai sur l’autisme et la théorie de l’Esprit. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.

Bernicot, J. (1992). Les actes de langage chez l’enfant. Paris : P.U.F.

Bishop, D.V.M. (1996). Uncommon understanding : development of language comprehension in Children. Hove, U.K. : Psychology Press.

Costermans, J. (1994). La pragmatique. Questions de logopédie, vol. 28.

De Weck, G. (1996). Troubles du développement du langage. Perspectives pragmatiques et discursives. Lausanne : Delachaux et Niestlé.

Garitte, C. (1998). Le développement de la conversation chez l’enfant. Louvain-la-Neuve : De Boeck.

Veneziano, E. (1999). La conversation : instrument, objet et source de connaissance. Paris : L’Harmattan.

 

Références

Bates, E. (1976). Language and context : the acquisition of pragmatics. New York : Academic Press.

Bishop, D.V.M. (2002). Development of the children’s communication ckecklist (CCC) : a method for assessing qualitative aspects of communicative impairment in children. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 39, 879-891.

Bruner, J. (1983). Comment les enfants apprennent à parler. Paris : Retz.

Chantraine, Y. (1994). Le développement des capacités référentielles. In J. Costermans (Ed.). La pragmatique. Questions de logopédie, vol. 28, pp. 105-136.

Costermans, J. (1994). La production du discours et le modèle de l’interlocuteur. In In J. Costermans (Ed.). La pragmatique. Questions de logopédie, vol. 28, pp. 15-46.

Costermans, J. & Hupet, M. (1987). Dimensions pragmatiques du fonctionnement et de l’acquisition du langage. In J.A. Rondal & J.P. Thibaut (Eds.). Problèmes de psycholinguistique générale. Liège : Mardaga, pp. 87 – 173.

Dupré-Savoy, J. (2000). L’évolution de l’approche pragmatique selon une perspective systémique. Communication présentée au colloque de l’APEAD « L’enfant dysphasique », Bruxelles.

Guidetti, M. (2003). Pragmatique et psychologie du développement. Comment communiquent les jeunes enfants ? Paris : Editions Belin.

Hampshire, A. & Mogford-Bevan, K. (1998). A case study of a child with pragmatic difficulties : assessment and intervention. In S. Chiat, J. Law, & J. Marshall (Eds.). Language disorders in children and adults. London : Whurr Publisher, pp. 77-101.

Hupet, M. (1994). Dysphasies et dysfonctionnements conversationnels. In J. Costermans (Ed.). La pragmatique. Questions de logopédie, vol. 28, pp. 173-193.

Hupet, M. (1996). Troubles de la compétence pragmatique : troubles spécifiques ou dérivés ? In G. De Weck (Ed.). Troubles du développement du langage. Perspectives pragmatiques et discursives. Lausanne : Delachaux et Niestlé, pp. 61 - 88.

Leinonen, E., Letts, C. & Smith, B.R. (2000). Children’s pragmatic communication difficulties. London : Whurr.

Mac Tear, M.F. & Conti-Ramsden, G. (1992). Pragmatic disability in children. London . London : Whurr.

Monfort, M. & Juarez Sanchez, A. (1996). L’intervention dans les troubles graves de l’acquisition du langage et les dysphasies de développement. Paris : Ortho-Edition.

Wilcox, A. & Mogford-Bevan, K. (1995). Conversational disability : assessment and remediation. In M. Perkins & S. Howard (Eds.). Case studies in clinical linguistics. London : Whurr Publisher, pp. 194-217.