La
métacompréhension : Définition,
Évaluation et Contexte Général
N.
Lefèvre
Université
catholique de Louvain
Article
paru dans les Cahiers de la SBLU (2001), n°7/8,
8-14.
La
métacognition a pris de plus en plus d'importance dans le
domaine de la psychologie et de l'éducation depuis une
vingtaine d'année (Brown, 1987 ; Campione, 1987 ; Hacker,
1998). Elle est considérée comme un composant majeur
de la cognition. Ceci a amené beaucoup d'auteurs à
s'intéresser à l'évaluation du fonctionnement
des processus métacognitifs chez l'apprenant et aux
techniques permettant une amélioration de ces processus. La
métacognition telle que Flavell la définit "
[
] désigne la connaissance qu'on a de ses
propres processus cognitifs, de leurs produits et de tout ce qui y
touche, par exemple, les propriétés pertinentes pour
l'apprentissage de l'information ou de données
[
] la métacognition désigne entre
autres choses, l'évaluation active, la régulation et
l'organisation de ces processus [
] " (1976, pp.
232). La métacognition définie par Flavell regroupe
des connaissances tels que le fait de savoir qu'un matériel
organisé est plus facile à mémoriser, que
des problèmes de compréhension peuvent être
résolus en adoptant des stratégies de retour en
arrière ou de ralentissement de la lecture ; elle
désigne également toutes les pensées qui
concernent une tâche cognitive, comme le sentiment de savoir
ou l'impression de ne pas comprendre un
énoncé.
La
définition de Flavell envisage la métacognition sous
trois angles différents : la connaissance des
caractéristiques générales des processus
cognitifs, la connaissance de son propre fonctionnement cognitif
et la régulation des processus cognitifs. Il s'agit d'une
définition extrêmement large qui a donné lieu
à une multitude de recherches prenant des chemins parfois
fort divergents. Nous allons nous y intéresser en nous
limitant aux processus métacognitifs liés aux
activités de mémorisation et de compréhension
de textes, ce qui est habituellement appelé
métacompréhension.
Outre les
habiletés cognitives proprement dites, les processus de
métacompréhension sont susceptibles de peser lourd
dans la balance de la compréhension. Savoir identifier
lorsqu'on ne comprend pas une partie d'un texte et savoir comment
procéder en cas d'échec de la compréhension
sont des compétences métacognitives importantes pour
le bon accomplissement des processus de compréhension.
Imaginons un lecteur passif qui lit de la même façon
quels que soient ses objectifs et qui ne se rend pas compte
lorsque quelque chose lui a échappé ou, au
contraire, un lecteur qui régule sa lecture et essaye de
clarifier ce qu'il n'a pas compris. Même si ces deux
individus ont des habiletés de lecture comparables au
départ, leur performance en compréhension risque
fortement de diverger. Cet exemple montre a quel point il est
important de s'intéresser aux processus
métacognitifs dans le contexte de la compréhension
de textes. Parmi les travaux réalisés, deux grandes
conceptions peuvent être dégagées, la
première se centrant sur la connaissance des processus
cognitifs et la seconde sur la gestion de ces
processus.
Tout d'abord,
à la suite de Flavell, un grand nombre de
psychopédagogues se sont intéressés aux
connaissances générales des lecteurs sur les
stratégies d'apprentissage (Cross, & Paris, 1988 ;
Hacker, 1997) et ont mis en évidence le rôle des
connaissances métacognitives dans la compréhension
de textes. Ses connaissances peuvent à la fois concerner la
personne elle-même (le lecteur est-il conscient de ses
limites, de ses objectifs de lecture ?), la tâche cognitive
(le lecteur est-il conscient de la difficulté d'une
tâche ?), ou les stratégies utilisées (le
lecteur est-il conscient que différentes stratégies
de lecture peuvent être utilisées pour une même
tâche ?). Bien que les connaissances générales
sur les stratégies d'apprentissage ne soient pas à
proprement parler des connaissances qu'a un individu sur ses
propres performances cognitives, un grand nombre d'auteurs (Eme,
Haro & Rouet, 2000 ; Paris & Jacobs, 1984)
considèrent qu'elles font intégralement partie du
concept de métacognition.
Dans cette
perspective, l'évaluation des connaissances
générales sur les stratégies d'apprentissage
se réalise par le biais de questionnaires ou d'interviews,
indépendamment de toute tâche cognitive. Il s'agit
d'identifier les élèves qui ont une faible
connaissance des stratégies susceptibles d'être
efficaces pour comprendre et mémoriser un texte (les
élèves savent-ils qu'il est plus efficace de
réécrire un texte dans ses propres mots que de le
recopier mot à mot pour le mémoriser, tiennent-ils
compte des objectifs poursuivis au moment d'entamer la lecture
d'un texte ?).
Malheureusement,
un grand nombre de mesures développées se
caractérisent par des propriétés
psychométriques déplorables (problème de
fidélité ou de validité). Nous citons ici
quelques questionnaires faisant partie d'études mieux
contrôlées. " The Index of Reading Awareness "
(Jacobs & Paris, 1987) est un questionnaire à choix
multiple qui mesure les connaissances des enfants sur les
stratégies de lecture. "The metacomprehension scale "
(Moore, Zabrucki & Commander, 1997) et " The Epistemological
Beliefs " (Schommer, Mau, Brookhart, & Hutter, 2000) se basent
sur une échelle de Likert allant de 1 (je ne suis
absolument pas d'accord) à 5 (je suis tout à fait
d'accord). Les étudiants doivent dire s'ils sont d'accord
ou non avec les différentes assertions avancées. A
titre d'exemple, voici le type d'items utilisé dans
l'échelle de Moore et al.: des items sur le stress
lié à la performance (je suis très anxieux
lorsque je dois lire quelque chose et répondre à des
questions), sur les techniques permettant d'améliorer la
compréhension (quand je lis, je cherche les mots et les
informations clefs que je pense essentiels à la
compréhension), sur la perception de ses aptitudes en
compréhension (je suis bon pour comprendre les articles de
journaux), sur les connaissances qui touchent les processus de
compréhension (la plupart des gens trouvent plus facile de
comprendre l'information abstraite que concrète), sur le
contrôle des habiletés de lecture (quel que soit le
travail fourni par un individu, il n'est pas possible
d'améliorer ses aptitudes en compréhension) et sur
les méthodes mises en uvre pour résoudre les
problèmes de compréhension (je lis ce qui est
difficile à comprendre plus lentement et avec une plus
grande attention). Ce type d'outil peut être utile au
chercheur afin de déterminer quelles sont les dimensions
pertinentes dans une tâche cognitive
déterminée, mais aussi au clinicien pour
détecter d'éventuelles lacunes dans les processus de
métacompréhension.
Lorsque de
telles lacunes dans les connaissances générales sur
les stratégies d'apprentissage sont observées, il
est possible d'utiliser des techniques de
rééducation. Des auteurs tels que Cross et Paris
(1988) ont montré une amélioration des performances
en informant les enfants sur différentes stratégies
de lecture possible et en leur apprenant à utiliser ses
stratégies. Comme stratégies pouvant faire l'objet
d'un apprentissage, on trouve le soulignement, les annotations,
les dessins, les retours en arrières, la liaison avec des
connaissances antérieurement acquises. Faire
réfléchir les enfants sur l'utilité des
stratégies dans différentes situations
d'apprentissage semble également avoir un effet
bénéfique sur la compréhension (Wade et
Reynolds, 1989). S'il s'avère évident qu'un enfant
ne se met pas dans de bonnes conditions d'étude ou adopte
de mauvaises stratégies de mémorisation, il peut
être utile de lui donner des indications sur les
stratégies à développer et de lui montrer que
certaines stratégies sont plus efficaces dans certaines
situations. Des lacunes importantes peuvent être
décelées dans ce domaine et rien n'est
réellement fait sur le plan scolaire pour palier ce manque
de connaissance par des instructions explicites sur l'utilisation
de stratégies efficaces.
Bien que nous
ne mettions pas en cause l'intérêt ni
l'efficacité d'une telle démarche, nous ne sommes
pas persuadée qu'elle a un réel impact sur la
métacompréhension considérée comme
l'aptitude d'un lecteur à évaluer ses processus de
compréhension et à adopter ensuite la
stratégie qui s'impose. En d'autres termes, l'acquisition
de connaissances métacognitives semble bien amener l'enfant
à une meilleure compréhension : l'enfant utilise
donc les outils appropriés lorsqu'on lui apprend à
le faire. Rien ne prouve cependant que ces nouvelles connaissances
favorisent une meilleure conscience du plus ou moins bon
fonctionnement des processus de compréhension : on ne sait
pas si l'enfant se rend mieux compte lorsqu'il ne comprend pas.
Ceci nous amène à la deuxième conception de
la métacompréhension, qui englobe à la fois
les expériences et la régulation
métacognitives.
Dans un second
temps, à la suite des travaux de Brown, la
littérature va se centrer sur les expériences
métacognitives, c'est-à-dire les pensées,
impressions qu'un individu éprouve au cours ou à la
suite d'une activité cognitive et qui se rapportent
à cette activité en fonction des objectifs
fixés. Le lecteur pourra se baser sur ces
expériences pour adopter des stratégies de
régulation, pour décider ou non de modifier ses
activités cognitives ou tout aspect de la situation
environnante. Face à un problème arithmétique
par exemple, un individu a le choix de récupérer un
résultat antérieurement obtenu ou de calculer le
résultat en utilisant une stratégie
particulière. Le fait de choisir une stratégie de
calcul ou de récupérer ce qui a déjà
été calculé peut être
déterminé par le sentiment de connaître ou
toute autre impression que ressent l'individu lorsqu'il lit
l'énoncé (Schunn, Reder, Nhouyvanisvong, Richards,
& Stroffolino, 1997). On peut facilement comprendre
l'importance de jugements métacognitifs " calibrés
" dans le domaine des processus de compréhension et de
mémorisation. Un jugement inapproprié peut amener
soit à une perte de temps lorsqu'un enfant relit plusieurs
fois des informations qu'il a déjà
intégrées soit à l'acquisition de
connaissances erronées ou à l'absence d'acquisition
lorsqu'il ne s'est pas aperçu qu'il avait mal compris une
information.
Dans cet
esprit, il est important d'utiliser des outils appropriés
pour évaluer la qualité des expériences
métacognitives. Cette évaluation se fait
principalement par le biais des jugements - de
compréhension ou de mémorisation - qui sont ensuite
comparés à la performance réelle de
l'individu (on demande à l'enfant s'il a compris un texte
et on lui pose différentes questions sur ce texte). Dans le
contexte de mémorisation ou de compréhension, la
calibration du jugement peut être calculée
séparément pour chaque individu : il s'agit de
vérifier qu'un lecteur réalise effectivement une
meilleure performance pour les textes qu'il juge avoir mieux
compris. D'autres méthodes liées aux verbalisations
des sujets durant la tâche, à la détection de
contradictions ou à la décision de revenir en
arrière dans le texte sont également
utilisées et cliniquement plus applicables.
Les recherches
qui ont été menées depuis le début des
années 80 ne sont pas optimistes quant à la
qualité des jugements de compréhension. La
corrélation entre les jugements et la performance qui s'y
rapporte semble significative, mais très faible. Même
si certains auteurs parlent de surestimation des performances, le
problème est plutôt que les lecteurs ne parviennent
pas à distinguer les textes qui ont été
compris de ceux qu'ils ont moins bien compris. Certaines
études (Maki & Berry, 1984) montrent des jugements plus
fiables et une régulation métacognitive accrue chez
les meilleurs étudiants. Ceci nous amène à
envisager les possibilités d'améliorer la
qualité des expériences métacognitives et
des stratégies de régulation dans le domaine de la
compréhension.
Sur le plan de
la rééducation, des techniques d'auto-questionnement
en cours de lecture ont été mises au point afin
d'encourager une plus grande utilisation des stratégies de
régulation (Wong & Jones, 1982 ; Mangano, Palmer &
Goetz, 1982). Ces techniques consistent à inciter l'enfant
à se poser une série de questions chaque fois qu'il
lit un texte : ai-je bien compris le passage qui vient
d'être lu ? quelles sont les idées principales ?
faut-il que je relise une partie du texte ? Davey et Porter (1982)
ont quant à eux mis au point une méthode
destinée à mieux gérer la
compréhension de textes. Les auteurs apprennent
progressivement aux enfants à identifier quand ils ne
comprennent pas une phrase et à localiser le
problème de compréhension. Ils leur montrent par
exemple qu'il y a moyen de comprendre la signification d'un mot en
se basant sur son contexte. L'apprentissage de ces techniques
améliore les résultats des enfants aux tests de
compréhension. Rien ne permet pour autant d'affirmer que la
calibration des jugements de compréhension en est
améliorée. En réalité, les
études essayant d'améliorer l'exactitude des
prédictions des lecteurs par le biais d'un
entraînement sont très rarement concluantes.
Zechmeister, Rusch et Markell (1986) entraînent les
étudiants à l'auto-évaluation par le biais de
" feedback ", ce qui semble dans une certaine mesure
réduire la surévaluation de leur performance.
Walczyk et Hall (1989) montrent une amélioration de la
calibration lorsque des questions portant sur le contenu du texte
sont présentées en cours de lecture. Ces questions
incitent le lecteur à revenir en arrière dans le
texte, elles initient la régulation. Cette
expérience tend à montrer que si le lecteur est
capable de se poser un certain nombre de questions en cours de
lecture, il pourra mieux se représenter ce qu'il a
réellement compris dans le texte. Donnons encore l'exemple
de la méthode SQ3R (Good et Brophy, 1986) qui consiste
à apprendre au lecteur à successivement survoler le
texte, se poser des questions, lire, réciter et passer en
revue les informations importantes du texte. Cette méthode
a un effet positif sur la compréhension et pourrait
peut-être favoriser une meilleure calibration bien que cela
n'ait pas été mis en évidence.
S'il est vrai
que dans l'état actuel des recherches, un
entraînement à l'auto-évaluation ne semble pas
efficace, cela ne signifie pas pour autant que la calibration soit
une caractéristique stable. Au contraire, de nombreuses
expériences ont mis en avant l'influence du contexte de
lecture, du type de texte ou des caractéristiques du
lecteur sur la qualité des jugements métacognitifs.
La prise en considération de toutes ces variables
contextuelles permettrait probablement de développer des
outils d'évaluation et de revalidation plus
fidèles.
En conclusion,
des outils d'évaluation de la
métacompréhension existent même si un travail
important reste à faire pour améliorer la
validité et la fidélité des mesures. Pour y
parvenir, il nous semble important de prendre en
considération tant au niveau de la recherche que de la
pratique clinique la situation d'apprentissage ainsi que les
objectifs de lecture poursuivis. Un enfant ne va pas adopter les
mêmes stratégies de régulation en fonction
qu'il lit un texte pour se détendre, pour en tirer une
information très précise ou encore pour
étudier la matière d'un examen.
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