Le
manque du mot dans les pathologies développementales :
Interventions cliniques.
Anne Bragard
& M.A. Schelstraete
Université
catholique de Louvain
Article
paru dans les Cahiers de la SBLU (2004), n°16,
12-18.
Introduction
En situation de
production « normale », le locuteur adulte
produit en moyenne deux ou trois mots par seconde, soit
près de 200 mots à la minute (Caron, 1989). Un tel
taux de production nécessite des mécanismes
daccès au lexique mental particulièrement
performants. Ceci requiert notamment, on sen doutera, une
bonne organisation de ce lexique : les éléments
proches doivent partager des relations plus étroites que
les éléments plus éloignés, le tout
avec un peu de redondance. Il est en effet plus facile de trouver
rapidement quelque chose qui est bien rangé et disponible
en plusieurs exemplaires !
Chez le
locuteur adulte, les erreurs de production sont relativement
rares : on les estime en général à moins
de une par mille mots (Bock & Levelt, 1994). Il en est de
même des difficultés dévocation lexicale
qui surviennent le plus souvent sur des mots très peu
fréquents ou sur des noms propres peu familiers
(Phénomène dit du « mot sur le bout de la
langue »). Par contre, dans les troubles
développementaux du langage, de telles difficultés
sont assez souvent la source de problèmes de production. On
est alors face à des problèmes dus à un
« manque du mot » (Dockrell, Messer, George et
Wilson, 1998 ; German et Simon, 1991, Kail et Leonard,
1986) : lenfant « a du mal à
trouver ses mots », il a des difficultés
daccès à des mots que pourtant il
connaît, parfois même des mots très
fréquents. On observe aussi de nombreuses pauses dans les
énoncés, beaucoup de mots vides de sens ou
indéfinis tels que « chose » ou
«truc », des « pauses
remplies » telles que « hum, euh,
alors », des persévérations et
répétitions de mots ou dénoncés
ainsi que de nombreuses circonlocutions; lenfant commence de
nombreux énoncés sans les terminer (ruptures
syntaxiques) ; quand il cherche un mot, il peut
récupérer un autre mot, phonologiquement proche (ex.
radiateur pour ordinateur) ou sémantiquement proche (ex.
neveu pour oncle), voire les deux (ex. boulangerie pour
boucherie). Ce mot joue alors un rôle de
« mot-bloquant » : chaque fois que
lenfant essaie daccéder au mot quil
cherche, il retombe sur ce
« compétiteur ». Lenfant a
parfois tendance à proposer une définition à
la place dun mot précis ainsi quà
produire des gestes (iconiques ou de frustration) et/ou des
commentaires métalinguistiques (le mot commence par un
b) ou métacognitifs (« je connais le
mot ! »). Il montre aussi des difficultés
à évoquer un événement ou raconter une
histoire. On note également, quand on enregistre des temps
de réponse en dénomination, une certaine lenteur
daccès (cf. Dockrell, Messer & George, 2001 pour
des données récentes).
Lorsque le
manque du mot domine le tableau clinique, on parle danomie
ou dysnomie. Dans les troubles spécifiques du langage,
celle-ci va sobserver tout particulièrement dans les
dysphasies lexico-syntaxiques (Rapin, 1983) et, de manière
moins prégnante, dans le retard de langage (e.g. Mc Gregor
et Leonard, 1989, Mc Gregor, 1997). Cest un symptôme
fréquent également dans les aphasies acquises de
lenfant où il est bien souvent assez persistant (e.g.
Van Hout, 1992 ; Jordan, Ward et Cremona-Meteyard, 1997). Le
manque du mot ou parfois plus simplement une lenteur
anormale de laccès lexical - a également
été décrit chez des mauvais compreneurs, des
enfants souffrant de dyslexie ou de difficultés
dapprentissage du langage écrit (German, 1984 ;
Wolf, 1986, 1991 ; Murphy, Pollastek et Well, 1988 ;
Nation, Marshall et Snowling, 2001 ; Swan et Goswani,
1997).
Face à
une suspicion de manque du mot, il nest pas toujours simple
de savoir si lenfant a des problèmes de production
parce quil ne connaît pas le mot ou parce quil a
un problème temporaire daccès, a fortiori
quand on sait quun niveau faible de vocabulaire peut
co-exister avec un manque du mot. Les critères suivants
permettront de décider si lon est face à un
problème dû à un manque du mot : (1)
léchec de laccès lexical est
transitoire: lenfant récupère le mot plus
tard, spontanément. (2) On note également une
certaine efficacité de lindiçage fourni par le
clinicien : soit indiçage phonologique (ébauche
du début du mot : « cest un
mmm
», soit indiçage sémantique
(présentation de caractéristiques
sémantiques : il donne de la laine, il bêle,
cest un
»). (3) Lenfant produit des
périphrases, ce qui montre quil a une bonne
connaissance du sens du mot quil ne trouve pas (ex.
« là où il y a tous les arbres, cest
plein darbres » pour le mot
« forêt »), ou il peut faire un dessin
ou encore produire des approches phonologiques successives (ex.
crolo
, crocro
, crocodile). (4) Lenfant montre
également de bonnes capacités à refuser des
mots proches proposés par le clinicien (ex. moto, auto,
vélo sont rejetés par lenfant qui cherche le
mot « camion »). (5) Enfin, en
désignation, lenfant peut identifier correctement
limage ou lobjet correspondant au mot quil
cherchait (on se méfiera toutefois des tâches de
désignation contenant des distracteurs
éloignés que lenfant peut éliminer par
simple déduction).
Les causes du
manque du mot ne sont pas encore bien connues et méritent
de faire lobjet de recherches plus approfondies (cf. Bragard
& Schelstraete, en préparation). Il semblerait que ce
trouble puisse venir dun problème phonologique (ex.
Constable, Stackhouse & Wells, 1997), dun
problème sémantique (ex. Dockrell, Messer &
George, 2001), voire des deux (ex. Lewis & speake, 1998). Face
à la complexité de lacquisition lexicale, il
nest en effet pas étonnant que plusieurs facteurs
puissent être incriminés (cf. Schelstraete &
Bragard, 2004 pour une présentation des facteurs
intervenant dans la construction du lexique mental).
Interventions
cliniques
Principes
dintervention
German (1992)
propose différents principes dintervention dans son
programme « Word-Finding Intervention». En premier
lieu, avant dentamer une prise en charge, on essayera de
déterminer la cause du manque du mot afin de proposer
des activités appropriées. Sagit-il dune
limitation dans le stockage lexical et/ou de faibles
habilités de récupération des mots1 ? On
sintéressera également à la nature des
difficultés du patient à travers les contextes
(présente-t-il des manques du mot lorsquil doit
nommer des mots isolément ou lors du discours ?) et au
sein même dun contexte ( est-il lent? peu
précis?). Finalement, le type derreurs produites par
le sujet aidera à cibler les stratégies
dintervention. Ainsi, en posant précisément le
diagnostic, des objectifs dintervention appropriés
pourront être établis et peut-être
modifiés au cours du temps. En deuxième lieu, on
proposera lintervention dans différentes situations
et différents cadres. Dune part, une prise en charge
individuelle peut être proposée puis un travail en
groupe afin dappliquer les stratégies apprises dans
une interaction. Dautre part, après une intervention
traditionnelle, une aide en contexte, en classe ou à la
maison par exemple, peut être envisagée afin de
faciliter le transfert des apprentissages.
Mc Gregor
considère également que trois domaines sont à
travailler pour aider lenfant à trouver un mot.
Premièrement, il faut augmenter la connaissance que
lenfant a des mots. Plus on connaît
dinformations sur un mot, plus facile en sera
laccès dans le lexique mental. Ainsi, le
thérapeute peut aider lenfant à enrichir ses
représentations sémantiques et phonologiques des
mots en proposant des tâches telles que classer des mots par
catégorie, décrire leur sens ou jouer avec des
rimes. Deuxièmement, il peut être utile de donner des
indices à lenfant en cas de difficultés
daccès. Le clinicien peut soit donner un indice sur
la signification du mot (indice sémantique) ou sur sa forme
orale (indice phonologique) soit suggérer à
lenfant dessayer de trouver une autre manière
pour exprimer sa pensée. Troisièmement, il est
indispensable de réduire le stress associé
à la recherche de mots. Ainsi, il faut laisser le
temps à lenfant de réfléchir et
laider à répéter les activités
proposées.
Efficacité
des interventions
Dans la
littérature, on trouve différents types
dintervention pour le traitement du manque du mot (ex. Mc
Gregor, 1994 ; Wittmann, 1996 ; Mc Gregor et Leonard,
1989 ; Lewis et Speake, 1998 ; German, 2002). Certaines
auteurs ont utilisé un traitement portant uniquement sur
les représentations sémantiques ou phonologiques
alors que dautres ont combiné des techniques visant
lenrichissement des deux types de représentations.
Par ailleurs, on trouve également des thérapies qui
travaillent laccès au mot. Enfin, dautres
encore combinent les deux types de techniques, travail de
lenrichissement et de laccès. Mc Gregor et
Leonard (1989) ont ainsi proposé un programme de traitement
dans lequel certaines activités sont destinées
à permettre lacquisition de nouvelles informations
sur les mots alors que dautres activités ciblent
lutilisation dinformations connues pour guider la
recherche dun mot. Chacune de ces activités met en
jeu soit le travail des caractéristiques sémantiques
des mots soit celui des caractéristiques
phonémiques. Ainsi, dans le cadre du travail
délaboration, le sujet est appelé à
trouver des mots qui riment avec le mot entraîné
ainsi que trouver des similarités et des
différences. En ce qui concerne le travail sur
laccès au mot, la dénomination est
aidée en rappelant la catégorie du mot, le
début du mot ainsi que la localisation de lobjet
(intérieur/extérieur). Les résultats montrent
une augmentation de la précision en dénomination et
du rappel chez les sujets présentant un manque du mot alors
quaucun amélioration na été
relevée chez les sujets contrôles. De plus, il semble
que les effets soient meilleurs lorsque le traitement porte
à la fois sur lélaboration et sur
laccès. Cependant, il faut être prudents car
dans certains cas, les progrès initialement observés
ne se sont pas maintenus dans le temps et les enfants avec un
manque du mot présentaient également des
difficultés de compréhension.
Mc Gregor
(1994) a ensuite utilisé uniquement linformation
phonologique pour traiter à la fois les erreurs
phonologiques et les erreurs sémantiques de deux enfants de
5 ans. Avant la prise en charge, plus ou moins 70% des erreurs de
ces enfants en dénomination consistaient en des
substitutions sémantiques (ex. lion pour tigre). Huit mots
ont été entraînés selon deux approches.
La première consistait à apprendre de nouvelles
informations sur les mots : face à une image,
lenfant devait essayer avec laide de
lexpérimentateur de retrouver le 1er son du mot puis
trouver le nombre de syllabes de celui-ci. La seconde approche
avait pour but de pratiquer laccès à ces mots
entraînés en pensant au premier son et au nombre de
syllabes. Les résultats ont montré une disparition
des erreurs phonologiques et une forte diminution des
substitutions sémantiques. De plus, les progrès
observés se sont maintenus avec le temps. Toutefois, aucune
généralisation na été
observée sur les items non-entraînés ;
toutefois, les sujets utilisaient spontanément les aides
apprises telles que le découpage du mot en syllabes.
German (2002) a
confirmé lefficacité dune
stratégie phonologique pour diminuer les erreurs de
recherche lexicale chez deux enfants de 8 ans. Dans le cadre de
son étude, German a testé des enfants
présentant des substitutions phonologiques et qui
étaient aidés par des indices phonémiques.
Trois stratégies pour accéder aux mots ont
été travaillées individuellement.
Premièrement, un renforcement métalinguistique
était proposé. Il consistait à expliquer la
structure segmentale des mots et apprendre à
décomposer un mot en syllabes grâce à une aide
visuelle (grille pour représenter le nombre de syllabes),
écrite (syllabes écrites) et manuelle (taper dans
les mains en fonction du nombre de syllabes). Deuxièmement,
lutilisation de voisins phonémiques a
été entraînée.
Lexpérimentateur donnait à lenfant un
voisin phonémique comme indice du mot cible et
lenfant devait ensuite essayer de penser à
lindice pour retrouver le mot. Finalement, lenfant
devait verbaliser le mot grâce à une image et
linsérer dans une phrase. Les résultats de
cette étude montrent une diminution des erreurs de
dénomination sur les mots travaillés uniquement
ainsi quune généralisation de cette
amélioration à la production de mots dans des
énoncés et un maintien dans le temps des
progrès. Les sujets montrent également une meilleure
confiance dans leurs capacités de recherche de mots.
Lewis et Speake
(1998) ont investigué deux types de
rééducation chez deux enfants présentant au
départ le même profil mais qui, après
approfondissement, se différenciaient au niveau
phonologique. Pour Richard, 8 ans le diagnostic avait mis en
évidence des difficultés phonologiques
(discrimination fine, répétition de pseudo-mots et
de mots, production et détection de rimes, détection
de phonèmes) conjointement à des difficultés
sémantiques (appariement mot proposé/image, fluence
sémantique, jugements de liens sémantiques avec
justification). De plus, des difficultés
dintégration entre les deux domaines ont
également été mises en évidence (ex.
« qu est-ce qui est dans le ciel et commence
par /s/ ? »). La prise en charge a porté sur
les deux types de difficultés en les travaillant
séparément mais aussi conjointement, par exemple en
combinant des tâches sémantiques aux tâches
phonologiques (ex. trouver des animaux dont le nom rime, classer
des mots par catégorie sémantique et par le son).
Lenrichissement des connaissances sémantiques a
été travaillé en groupe par des
activités dassociations dimages, de tris, de
recherche dintrus, dexplications de liens entre deux
choses et de recherche des opposés. Les
capacités de traitement phonologique ont été
travaillées chaque semaine avec un phonème
différent dans diverses activités : lecture
dhistoires, juger si une chose commence par le
phonème cible, classement selon le début du mot,
identification dobjets dont le nom comporte tel son, etc.
Après un an de rééducation, Richard
commettait encore quelques erreurs sémantiques et
phonologiques mais les mots qui posaient problème
auparavant étaient correctement dénommés. Il
trouvait plus de mots, hésitait et se
répétait moins. Richard présentait encore un
manque du mot mais il était alors capable de fournir des
informations phonologiques et sémantiques sur les mots.
Le
deuxième enfant étudié par Lewis et Speake,
Rosie, âgée de 8 ans présentait des
difficultés sémantiques avec de bonnes
capacités phonologiques malgré des erreurs de type
paraphasies phonologiques. Chez cet enfant, les connaissances
sémantiques semblent trop faibles pour permettre un
accès aisé à la représentation
phonologique complète du mot. Deux thérapies ont
été proposées : une thérapie
sémantico-phonologique et une thérapie de
familiarisation. La thérapie sémantico-phonologique
a pour but de développer à la fois les
capacités sémantiques et phonologiques pour
améliorer la dénomination. Les activités
consistaient en des jeux de devinettes, des classement
dimages, des jeux de paires, des identifications de sons ou
de rimes, etc. La thérapie de familiarisation a pour
objectif lapprentissage de nouveaux mots et a
été appliquée en utilisant des
activités de répétitions, de
désignations et de dénominations. Ces deux
thérapies ont été bénéfiques
pour Rosie. Les auteurs concluent donc à des
progrès grâce à la thérapie
phonologico-sémantique se reflétant par une
augmentation et une aisance dans laccès aux mots.
Si ces deux
études de cas sont certes intéressantes, on
regrettera toutefois labsence dune méthodologie
plus fine permettant de mesurer précisément
lefficacité respective des traitements
proposés (lignes de base).
Conclusions
Il semble donc
quune intervention insistant à la fois sur la
phonologie et sur la sémantique soit
bénéfique chez lenfant, en travaillant tant
lenrichissement des représentations que la
facilité daccès. En agissant de la sorte, on
maximise en effet les chances dobtenir des effets
thérapeutiques. Ceci nest toutefois pas très
économique. Il est donc indispensable de préciser
dans un premier temps lorigine du déficit afin de
déterminer les compétences sur lesquelles
sappuyer et les faiblesses sur lesquelles agir :
accès/stockage, problèmes
phonologiques/sémantiques. De plus il semble indispensable
dévaluer précisément les
bénéfices de ce type dintervention sur une
plus grande population denfants et destimer la
généralisation à des items non
travaillés dans la thérapie ainsi que le transfert
des acquis dans la vie quotidienne.
Anne
Bragard (assistante UCL et logopède
indépendante)
Marie-Anne Schelstraete
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