Les
origines du langage humain
Guy
Jucquois
Article paru
dans les Cahiers de la SBLU (2002), n°10,
12-15.
La question
des origines du langage humain a suscité
régulièrement lintérêt des
chercheurs. Jusquà ces dernières
années, elle demeurait cependant étrangère
aux préoccupations de la plupart des spécialistes
des sciences du langage lesquels avaient même émis de
sévères réserves de principe, aussi bien sur
les hypothèses formulées par des chercheurs issus
dautres disciplines quenvers les audacieux qui, parmi
leurs pairs, bravaient les interdits. Depuis la fin du 19e
siècle, les réflexions portant sur la question de
lorigine du langage humain émanaient soit
danthropologues ou de psychologues qui tentaient de
déterminer les conditions dapparition ou de
fonctionnement du langage de Homo sapiens et qui se risquaient
ensuite à les extrapoler à des stades plus anciens
de la préhistoire, soit de philosophes qui se basaient sur
les conditions des actes de communication, soit enfin de
« fous du langage » qui visaient à
asseoir des idées préconçues, sinon de
simples fantasmes.
Il semble
que la question de lorigine du langage humain suscite chez
ceux qui labordent des associations particulièrement
chargées avec les représentations dominantes selon
les lieux et les époques. Pour se limiter à un
exemple, les interprétations du matériel
préhistorique datant de la Guerre froide mettaient en
évidence limportance de la force physique dans
lémergence de lhomme dont lintelligence
ne se serait développée que très
progressivement. Depuis la fin des années soixante,
linterprétation des données
paléontologiques met davantage en avant les
éléments communicationnels et de sociabilité,
attribuant ainsi à la composante féminine de notre
espèce un rôle majeur dans lapparition des
fonctions langagières. De la même manière,
laffirmation a priori dune unité de
lespèce humaine, supposée issue de quelques
milliers dancêtres communs, ou au contraire
ladoption dune vision polygéniste dépend
non seulement des éléments pris en compte, mais
également des options idéologiques peu
fréquemment exprimées explicitement. La question de
lorigine du langage humain apparaît ainsi lourdement
chargée. Elle ne peut être traitée ni hors du
contexte général dans laquelle on la pose, ni en
dehors des systèmes de représentations qui
prévalent en un lieu et en un temps.
La mode
consiste actuellement à privilégier les approches
interdisciplinaires. La question de lorigine du langage
humain néchappe pas à ce
phénomène. Il faut cependant reconnaître
quen loccurrence il serait impossible aujourdhui
daborder cette question isolément en se limitant au
éléments de solution fournis par lune ou
lautre discipline. On doit se borner ici à renvoyer
le lecteur aux travaux détaillés puisquune
approche globale de la question requiert lintervention de
disciplines nombreuses et variées, telles que la neurologie
du cerveau, limagerie médicale, la biologie
moléculaire, lanatomie comparée,
lembryologie comparée, la paléontologie, mais
aussi larchéologie préhistorique,
léthologie comparée, la psychologie du
comportement, lethnologie, lanthropologie, la
philosophie politique, la linguistique diachronique et la
linguistique descriptive. La nécessité
dintégrer les données indispensables provenant
de domaines aussi diversifiés relève de la gageure.
Le chercheur peut dautant moins y échapper que les
découvertes saccélèrent et se
multiplient sur le terrain. Le nombre de fossiles
exhumés sest considérablement accrû
depuis une quarantaine dannées : pour
Australopithecus, par exemple, du premier crâne
découvert à Olduvai (Tanzanie) en 1959 aux 2.000
fossiles environ inventoriés aujourdhui. La
croissance du nombre de traces saccompagne dune
expansion des zones explorées, même si lAfrique
orientale demeure la zone privilégiée
doù lhomme semble décidément
provenir. La durée du processus dhominisation
sallonge également puisque les premiers fossiles
datent aujourdhui de 8 MA. Enfin, chaque période de
notre très longue préhistoire
bénéficie de progrès récents
spectaculaires, si bien quon doit admettre que nous
nen sommes quaux débuts de notre
compréhension du processus dhominisation et que la
question liée de lémergence du langage humain
doit elle-même être posée dans un contexte
global.
Dans les
dernières années, les linguistes se sont donc
légitimement intéressés à
lorigine de ce qui constitue leur objet détude.
Ayant dépassé, du moins en apparence, les vaines
querelles qui opposaient leurs prédécesseurs de la
fin du dix-neuvième siècle, les chercheurs actuels
se divisent cependant également en deux grandes
écoles que lon pourrait qualifier de
« rupturiste » et de
« continuiste ». Les premiers
considèrent que toutes les langues parlées
aujourdhui par lespèce humaine dérivent
historiquement du langage brusquement apparu au dernier stade de
lévolution de notre espèce.
Lhypothèse rupturiste est ainsi naturellement
monogéniste (au sens le plus strict) et mutationniste.
Certains linguistes ont même tenté de reconstruire
lensemble des langues parlées par les diverses
variétés de lespèce humaine et de
proposer un hypothétique
« proto-mondial », représenté
par quelques dizaines de racines. Les seconds considèrent
que les variétés humaines actuelles peuvent
résulter de croisements multiples dont les plus anciens
pourraient remonter à lexpansion dErectus et
les derniers des métissages entre Neanderthalensis et
Sapiens. La perspective est naturellement continuiste et
suggère le polygénisme.
Une solution
de compromis entre les deux écoles pourrait se
révéler intéressante. En effet, on ne peut
exclure dans la longue préhistoire humaine des phases
dévolution lente, entrecoupées en des lieux
déterminés de brefs moments mutationnels. Ces
derniers moments auraient une importance particulière car
linterfécondité entre de futures
variétés et espèces y serait encore possible.
Cette hypothèse permet de comprendre les liens entre
lespèce humaine et les pongidés de même
quelle expliquerait certaines variations
intraspécifiques chez Homo. Une approche combinée
favorise aussi linsertion plus harmonieuse des
données externes et internes. Les premières
proviennent de traces et déléments
matériels remontant aux premiers stades de
lhominisation et sétendant jusquà
aujourdhui. Ainsi limagerie médicale permet de
vérifier et de comparer certaines des conditions
neurologiques de fonctionnement du langage humain, lanatomie
et la paléontologie nous renseignent sur le
développement progressif des aires de Broca et de Wernicke
tandis que la paléo-laryngologie démontre pourquoi
et comment la zone pharyngienne sest
développée, depuis Homo erectus (de 1.5 à 0.3
MA) jusquau tractus moderne qui apparaît avec les
spécimens de Sapiens à partir de 0.3 à 0.4 MA
autorisant la modulation des sons émis.
Parallèlement,
lévolution sociale et politique des
communautés dhominidés va aboutir dans les
derniers stades de lévolution préhistorique
à modifier profondément tant le régime de
production et de consommation des aliments, que loccupation
de lespace et lhabitat. Lagriculture et
lélevage favorisent les débuts de la
sédentarisation et la constitution densembles plus
importants sociologiquement et politiquement.
Lévolution du langage des Hominidés accompagne
cette lente progression. Si, dans les premières phases de
lévolution, le langage était vraisemblablement
proche des formes de communication utilisées dans
dautres espèces animales et notamment chez nos
proches cousins les Primates supérieurs et les
Pongidés et reposant uniquement sur des fonctions
dexpression (cris, rires, appels, etc.) et
ultérieurement de signal visant à provoquer une
réaction chez le récepteur, les exigences de la vie
sociale et de la vie politique, par une complexification
croissante, stimulèrent le développement dune
fonction de description avec la capacité danalyser et
dinterpréter la réalité, puis
dune fonction de discussion argumentée. Cette
approche de lémergence du langage humain expliquerait
en outre lapparition de deux caractères langagiers
propres aux langages humains et absent dans les langages
animaux : la double articulation au sens de Martinet et le
développement syntactique. On comprend en effet que, durant
les deux derniers stades du développement langagier,
laugmentation rapide du nombre de signaux et la
syntaxisation requise par de nouvelles fonctions sociales auraient
exigé lapparition de ces deux
caractéristiques. Ceci nexclurait dailleurs pas
que les langues humaines aient pu conserver quelques traces
lexicales des stades fort archaïques (hypothèse de
Greenberg et de Ruhlen notamment), mais cela expliquerait pourquoi
une reconstruction globale du proto-mondial serait illusoire. Les
éléments dincertitude et les hypothèses
abondent dans un domaine où la rapidité des
couvertes et la multiplicité des approches
complémentaires rend toute prétention à un
savoir relativement définitif totalement illusoire.
Lhistoire de notre capacité à communiquer doit
encore largement être écrite.
Guy
Jucquois
Université
catholique de Louvain
Unité
danthropologie culturelle et du langage