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Dernière mise à jour:

7 septembre 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les origines du langage humain

 Guy Jucquois

Article paru dans les Cahiers de la SBLU (2002), n°10, 12-15.

 

La question des origines du langage humain a suscité régulièrement l’intérêt des chercheurs. Jusqu’à ces dernières années, elle demeurait cependant étrangère aux préoccupations de la plupart des spécialistes des sciences du langage lesquels avaient même émis de sévères réserves de principe, aussi bien sur les hypothèses formulées par des chercheurs issus d’autres disciplines qu’envers les audacieux qui, parmi leurs pairs, bravaient les interdits. Depuis la fin du 19e siècle, les réflexions portant sur la question de l’origine du langage humain émanaient soit d’anthropologues ou de psychologues qui tentaient de déterminer les conditions d’apparition ou de fonctionnement du langage de Homo sapiens et qui se risquaient ensuite à les extrapoler à des stades plus anciens de la préhistoire, soit de philosophes qui se basaient sur les conditions des actes de communication, soit enfin de « fous du langage » qui visaient à asseoir des idées préconçues, sinon de simples fantasmes.

 

Il semble que la question de l’origine du langage humain suscite chez ceux qui l’abordent des associations particulièrement chargées avec les représentations dominantes selon les lieux et les époques. Pour se limiter à un exemple, les interprétations du matériel préhistorique datant de la Guerre froide mettaient en évidence l’importance de la force physique dans l’émergence de l’homme dont l’intelligence ne se serait développée que très progressivement. Depuis la fin des années soixante, l’interprétation des données paléontologiques met davantage en avant les éléments communicationnels et de sociabilité, attribuant ainsi à la composante féminine de notre espèce un rôle majeur dans l’apparition des fonctions langagières. De la même manière, l’affirmation a priori d’une unité de l’espèce humaine, supposée issue de quelques milliers d’ancêtres communs, ou au contraire l’adoption d’une vision polygéniste dépend non seulement des éléments pris en compte, mais également des options idéologiques peu fréquemment exprimées explicitement. La question de l’origine du langage humain apparaît ainsi lourdement chargée. Elle ne peut être traitée ni hors du contexte général dans laquelle on la pose, ni en dehors des systèmes de représentations qui prévalent en un lieu et en un temps.

 

La mode consiste actuellement à privilégier les approches interdisciplinaires. La question de l’origine du langage humain n’échappe pas à ce phénomène. Il faut cependant reconnaître qu’en l’occurrence il serait impossible aujourd’hui d’aborder cette question isolément en se limitant au éléments de solution fournis par l’une ou l’autre discipline. On doit se borner ici à renvoyer le lecteur aux travaux détaillés puisqu’une approche globale de la question requiert l’intervention de disciplines nombreuses et variées, telles que la neurologie du cerveau, l’imagerie médicale, la biologie moléculaire, l’anatomie comparée, l’embryologie comparée, la paléontologie, mais aussi l’archéologie préhistorique, l’éthologie comparée, la psychologie du comportement, l’ethnologie, l’anthropologie, la philosophie politique, la linguistique diachronique et la linguistique descriptive. La nécessité d’intégrer les données indispensables provenant de domaines aussi diversifiés relève de la gageure. Le chercheur peut d’autant moins y échapper que les découvertes s’accélèrent et se multiplient sur le terrain. Le nombre de fossiles exhumés s’est considérablement accrû depuis une quarantaine d’années : pour Australopithecus, par exemple, du premier crâne découvert à Olduvai (Tanzanie) en 1959 aux 2.000 fossiles environ inventoriés aujourd’hui. La croissance du nombre de traces s’accompagne d’une expansion des zones explorées, même si l’Afrique orientale demeure la zone privilégiée d’où l’homme semble décidément provenir. La durée du processus d’hominisation s’allonge également puisque les premiers fossiles datent aujourd’hui de 8 MA. Enfin, chaque période de notre très longue préhistoire bénéficie de progrès récents spectaculaires, si bien qu’on doit admettre que nous n’en sommes qu’aux débuts de notre compréhension du processus d’hominisation et que la question liée de l’émergence du langage humain doit elle-même être posée dans un contexte global.

 

Dans les dernières années, les linguistes se sont donc légitimement intéressés à l’origine de ce qui constitue leur objet d’étude. Ayant dépassé, du moins en apparence, les vaines querelles qui opposaient leurs prédécesseurs de la fin du dix-neuvième siècle, les chercheurs actuels se divisent cependant également en deux grandes écoles que l’on pourrait qualifier de « rupturiste » et de « continuiste ». Les premiers considèrent que toutes les langues parlées aujourd’hui par l’espèce humaine dérivent historiquement du langage brusquement apparu au dernier stade de l’évolution de notre espèce. L’hypothèse rupturiste est ainsi naturellement monogéniste (au sens le plus strict) et mutationniste. Certains linguistes ont même tenté de reconstruire l’ensemble des langues parlées par les diverses variétés de l’espèce humaine et de proposer un hypothétique « proto-mondial », représenté par quelques dizaines de racines. Les seconds considèrent que les variétés humaines actuelles peuvent résulter de croisements multiples dont les plus anciens pourraient remonter à l’expansion d’Erectus et les derniers des métissages entre Neanderthalensis et Sapiens. La perspective est naturellement continuiste et suggère le polygénisme.

 

Une solution de compromis entre les deux écoles pourrait se révéler intéressante. En effet, on ne peut exclure dans la longue préhistoire humaine des phases d’évolution lente, entrecoupées en des lieux déterminés de brefs moments mutationnels. Ces derniers moments auraient une importance particulière car l’interfécondité entre de futures variétés et espèces y serait encore possible. Cette hypothèse permet de comprendre les liens entre l’espèce humaine et les pongidés de même qu’elle expliquerait certaines variations intraspécifiques chez Homo. Une approche combinée favorise aussi l’insertion plus harmonieuse des données externes et internes. Les premières proviennent de traces et d’éléments matériels remontant aux premiers stades de l’hominisation et s’étendant jusqu’à aujourd’hui. Ainsi l’imagerie médicale permet de vérifier et de comparer certaines des conditions neurologiques de fonctionnement du langage humain, l’anatomie et la paléontologie nous renseignent sur le développement progressif des aires de Broca et de Wernicke tandis que la paléo-laryngologie démontre pourquoi et comment la zone pharyngienne s’est développée, depuis Homo erectus (de 1.5 à 0.3 MA) jusqu’au tractus moderne qui apparaît avec les spécimens de Sapiens à partir de 0.3 à 0.4 MA autorisant la modulation des sons émis.

 

Parallèlement, l’évolution sociale et politique des communautés d’hominidés va aboutir dans les derniers stades de l’évolution préhistorique à modifier profondément tant le régime de production et de consommation des aliments, que l’occupation de l’espace et l’habitat. L’agriculture et l’élevage favorisent les débuts de la sédentarisation et la constitution d’ensembles plus importants sociologiquement et politiquement. L’évolution du langage des Hominidés accompagne cette lente progression. Si, dans les premières phases de l’évolution, le langage était vraisemblablement proche des formes de communication utilisées dans d’autres espèces animales et notamment chez nos proches cousins les Primates supérieurs et les Pongidés et reposant uniquement sur des fonctions d’expression (cris, rires, appels, etc.) et ultérieurement de signal visant à provoquer une réaction chez le récepteur, les exigences de la vie sociale et de la vie politique, par une complexification croissante, stimulèrent le développement d’une fonction de description avec la capacité d’analyser et d’interpréter la réalité, puis d’une fonction de discussion argumentée. Cette approche de l’émergence du langage humain expliquerait en outre l’apparition de deux caractères langagiers propres aux langages humains et absent dans les langages animaux : la double articulation au sens de Martinet et le développement syntactique. On comprend en effet que, durant les deux derniers stades du développement langagier, l’augmentation rapide du nombre de signaux et la syntaxisation requise par de nouvelles fonctions sociales auraient exigé l’apparition de ces deux caractéristiques. Ceci n’exclurait d’ailleurs pas que les langues humaines aient pu conserver quelques traces lexicales des stades fort archaïques (hypothèse de Greenberg et de Ruhlen notamment), mais cela expliquerait pourquoi une reconstruction globale du proto-mondial serait illusoire. Les éléments d’incertitude et les hypothèses abondent dans un domaine où la rapidité des couvertes et la multiplicité des approches complémentaires rend toute prétention à un savoir relativement définitif totalement illusoire. L’histoire de notre capacité à communiquer doit encore largement être écrite.

 

Guy Jucquois

Université catholique de Louvain

Unité d’anthropologie culturelle et du langage