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Dernière mise à jour:

7 septembre 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le genre : aspects théoriques et pratiques

Julie Franck

Article paru dans les Cahiers de la SBLU (2001), n°7/8, 15-20.

 

La production d'un énoncé fait intervenir différents systèmes : conceptuel, syntaxique, lexical et phonologique. Lorsqu'un locuteur veut exprimer une idée, il doit sélectionner les mots qui correspondent aux concepts dont il veut parler, il doit spécifier leurs propriétés lexicosyntaxiques, comme par exemple leur genre, il doit les agencer en respectant les règles syntaxiques de sa langue et enfin il doit récupérer les sons correspondant aux mots. C'est seulement une fois ce chemin parcouru qu'il peut se lancer dans l'articulation de la phrase (ex. Levelt, 1989). Mais quelles relations ces différentes composantes entretiennent-elles les unes avec les autres? En particulier, quelles relations le système syntaxique responsable de traiter le genre entretient-il avec les composantes conceptuelle et phonologique ? A priori, cette question pourrait sembler fort théorique et peu pertinente pour le clinicien. Pourtant, la mise en lumière des liens qui unissent l'élaboration de chacun de ces aspects de la production pourrait tracer des pistes importantes pour la compréhension et la rééducation des troubles morphosyntaxiques. Par exemple, s'il s'avère que le traitement du genre est étroitement lié à ses propriétés conceptuelles et/ou phonologiques, la rééducation de troubles syntaxiques liés au genre pourra viser à rentabiliser au maximum l'utilisation de ces propriétés sémantiques et phonologiques.

 

En français, la catégorie syntaxique de genre joue un rôle prépondérant ; une grande partie des mots dans la phrase sont porteurs d'un genre (déterminants, noms, adjectifs, participes). Par conséquent, la tâche consistant à accorder en genre les mots les uns avec les autres est extrêmement complexe. Dans la grande majorité des cas, un adulte francophone produit des accords corrects, mais il arrive toutefois qu'il se trompe. Dans quelles conditions se trompe-t-il ? Par ailleurs, l'apprentissage du genre par les enfants dont la langue maternelle est le français est extrêmement rapide. Sur quelles bases l'enfant acquiert-t-il le genre des 10.000 mots qu'il maîtrise à l'âge de six ans ? Enfin, il arrive que cet apprentissage "déraille", comme en témoignent certaines dysphasies. Comment aider l'enfant à maîtriser ces catégories syntaxiques si importantes pour se faire comprendre d'un locuteur ? Ces trois questions sont traitées successivement dans cet article, après une brève description des principales propriétés conceptuelles et morpho-phonologiques du genre en français.

Quelques propriétés linguistiques du genre en français

· Propriétés conceptuelles

On distingue trois types de genre. Le genre conceptuel est déterminé par le sexe du référent. C'est le cas de la plupart des noms référant à des entités animées et donc sexuées, comme par exemple le voisin, la biche. Le genre grammatical est celui des noms référant à des entités inanimées, il reflète une opposition purement formelle, arbitrairement fixée par la langue, entre le masculin et le féminin comme, par exemple, la cheminée, le désespoir. Enfin, il existe une petite frange de noms désignant des entités animées dont le genre est arbitrairement fixé et ne varie donc pas avec le sexe du référent, il s'agit du genre de surface. La plupart de ces noms réfèrent à des animaux (ex. la girafe, le dindon), mais quelques uns désignent également des êtres humains, comme par exemple la victime, le témoin, le bébé. Dans ces cas, l'opposition conceptuelle entre homme et femme n'a pas de correspondance au niveau grammatical, il se peut même que l'information conceptuelle de genre soit opposée à l'information grammaticale, par exemple si la victime est un homme.

 

· Propriétés morpho-phonologiques

En français, le genre et le nombre se marquent sur le suffixe du nom, mais également sur le déterminant qui précède obligatoirement le nom en français. En ce qui concerne le genre conceptuel, il se marque généralement par quelques suffixes réguliers opposant le masculin et le féminin comme -eur/-euse, -on/-onne, -ant/-ante. Le genre grammatical, par contre, présente une grande diversité de terminaisons moins strictement associées à un genre. Il existe toutefois certaines terminaisons relativement fortement associées au masculin, comme -ment, -ton, -isme, -in, ou au féminin, comme -ation, -aison, -té. D'autres terminaisons sont associées de façon équivalente au masculin et au féminin, comme les terminaisons en -ique ou en -être. Le déterminant, par contre, porte presque toujours la marque de genre, sur les articles le/la, un/une, les possessifs mon/ma, ton/ta, son/sa, les démonstratifs ce/cette. Toutefois, cette marque disparaît devant les noms commençant par une voyelle ; dans ce cas, les mêmes formes l', mon, ton et son apparaissent devant les noms féminins et masculins. A l'oral, le démonstratif masculin ce devant un mot commençant par une voyelle se prononce [set], à la manière du féminin cette. En outre, la marque de genre disparaît également lorsque le déterminant est au pluriel comme dans les, des, mes, tes, ses.

 

Quand ça déraille chez l'adulte

L'observation des erreurs produites spontanément par des adultes indique que, indépendamment des états de fatigue ou de diminution de l'attention, certaines conditions linguistiques peuvent s'avérer génératrices d'erreurs d'accord en genre. L'effet principal rapporté est l'effet de proximité : la présence d'un 'nom local' portant un genre différent du sujet entraîne des interférences, comme illustré dans l'exemple suivant :

Ex. Le pont sur la route est détruite

Des recherches récentes (ex. Vigliocco & Franck, 1999 ; in press) ont par ailleurs montré que les corrélats conceptuels et morpho-phonologiques du genre pouvaient influencer l'accord. Ces recherches se basent sur les erreurs d'accord produites par des locuteurs adultes en situation expérimentale. Dans une première recherche, nous avons montré que les locuteurs produisent plus d'erreurs d'accord de l'adjectif lorsque le nom sujet possède un genre grammatical (ex. *la couleur du bureau est laid) que lorsqu'il possède un genre conceptuel (ex. *le héros de la pièce est grande). La tâche expérimentale présentée aux participants consistait à répéter des débuts de phrases et à les compléter ensuite à l'aide d'un adjectif imposé. Par ailleurs, l'accord de l'adjectif avec un nom ayant un genre de surface est particulièrement difficile lorsque la personne à laquelle le nom réfère est de sexe opposé à son genre grammatical (ex. la victime référant à un homme). Autrement dit, le corrélat conceptuel du genre favorise la réalisation correcte de l'accord lorsqu'il coïncide avec l'information grammaticale, mais il défavorise l'accord lorsqu'il y est opposé. Ces résultats suggèrent que la réalisation de l'accord se base sur de l'information conceptuelle.

D'autres recherches ont manipulé les corrélats morpho-phonologiques du genre. On a ainsi montré que l'accord en genre avec des noms ayant un suffixe clair du genre (ex. -aison, féminin, dans La raison du conflit) est plus souvent correctement réalisé que lorsque le suffixe n'est pas un bon prédicteur du genre (ex. -ique, dans La boutique du palais). Par ailleurs, nous avons également montré que les locuteurs produisent plus d'erreurs d'accord lorsque le nom est précédé d'un article non marqué pour le genre (l'), comme c'est le cas des noms commençant par une voyelle, que lorsque l'article est marqué (le/la). Ces résultats suggèrent que les corrélats morpho-phonologiques du genre sont utilisés par le système syntaxique responsable de construire l'accord.

En résumé, l'opération typiquement syntaxique qu'est l'accord en genre ne semble pas être totalement isolée des autres composantes non syntaxiques de la production : les informations conceptuelles et morpho-phonologiques liées au genre jouent un rôle dans la réalisation de l'accord : la présence de ces informations coïncidant avec l'information grammaticale renforce la probabilité que l'accord soit réalisé correctement.

 

L'acquisition du genre

Comme le montre la brève description du système du genre en français, le genre est loin d'être une propriété simple des noms, tant au niveau conceptuel, puisque bien souvent le genre est purement grammatical, qu'au niveau morpho-phonologique étant donné la grande quantité de suffixes et la complexité des règles de correspondance suffixe-genre. On sait par ailleurs que des locuteurs dont le français n'est pas la langue maternelle, même après des années de pratique, continuent de produire des erreurs d'assignation du genre lorsque celui-ci est grammatical (" J'ai garé mon voiture "). Pourtant, les enfants francophones apprennent le genre très rapidement : autour de 30 mois l'enfant est capable de produire le genre correct de l'article qui précède le nom. Le genre est même parmi les premiers indices lexico-syntaxiques à faire son apparition dans le langage enfantin, avant même les indices de nombre et le caractère défini (un/le) (Rondal & Bredart, 1989).

Comme mentionné ci-dessus, l'association entre la terminaison et le genre (grammatical) du nom est de type probabiliste : par exemple, la probabilité qu'un nom terminant en -ment soit masculin est de 99%, tandis que la probabilité qu'un nom terminant en -ique est de 61% (base de données Brulex) Autrement dit, l'indice -ment est plus fiable que l'indice -ique pour déterminer le genre. Etant donné l'ampleur du lexique français, il semble évident que les enfants se basent sur ce type d'information probabiliste pour apprendre le genre des mots. Karmiloff-Smith (1979) a mené des recherches expérimentales afin de tester la maîtrise et l'utilisation de ces régularités par des enfants entre trois et douze ans. Elle a créé des mots fictifs en manipulant leur terminaison (ex. maudrier, bicron, plichette, fasine). En les présentant au pluriel, elle évitait de procurer leur genre aux enfants (ex. " Regarde, voici deux maudriers "). Ceux-ci devaient ensuite utiliser ces mots pour décrire des situations (ex. " Vous avez retourné le maudrier gris "). Karmiloff-Smith a montré que, à trois ans déjà, les enfants sont sensibles à la régularité des marques du genre en français : une terminaison ayant une forte probabilité de se situer sur un nom masculin entraîne une utilisation au masculin de ce mot.

Dans une autre recherche, Karmiloff-Smith (1979, Exp. 9) introduit un rapport conflictuel entre le genre véhiculé par la terminaison du mot et celui de l'article (ex. " Voici l'image d'une-F bicron-M "). L'enfant doit de nouveau décrire une transformation effectuée sur l'image. Les jeunes enfants en-dessous de cinq ans sont très ambivalents dans leurs choix : dans près de la moitié des cas, le genre attribué est identique à celui du suffixe (ex. " Vous avez caché la bicron vert "). A partir de six ans seulement, l'information de genre sur l'article semble l'emporter sur la marque comme indice du genre (ex. " Vous avez caché la bicron verte "). Les commentaires des enfants suggèrent qu'ils sont particulièrement gênés par l'incompatibilité des deux informations. Pour contourner cette difficulté, ils mettent en place deux stratégies : l'ellipse du substantif (ex. " la grise " au lieu de " la bicron grise ") et l'alternance de la marque (ex. " la bicronne ").

Au moyen de la même procédure, Karmiloff-Smith (1979, Exp. 10) a également évalué l'effet d'un rapport conflictuel entre la terminaison du mot et le sexe du référent, lequel est représenté par le dessin d'un personnage. Elle introduit le dessin d'un personnage clairement féminin (robe, maquillage, etc.) de la sorte : " Voici deux images. Ce sont des filles ou des garçons ? C'est juste, ce sont des filles, ce sont deux plichons. " Les réponses des petits enfants indiquent que l'information de genre véhiculée par la terminaison du mot l'emporte largement sur l'information conceptuelle de sexe : ils préfèrent utiliser le mot au masculin, étant donné la terminaison -on, que de l'utiliser au féminin. C'est seulement vers cinq ans que l'information conceptuelle commence à prendre le dessus sur l'information morpho-phonologique.

Ce résultat met en évidence le rôle capital des régularités morphophonologiques dans l'acquisition du genre en français. Pourtant, cette information fait rarement l'objet d'un enseignement explicite. Le feedback procuré à l'enfant par l'adulte à la suite d'une attribution incorrecte du genre se rapporte généralement à l'article qui doit le précéder (ex. " On dit une bicyclette !") plutôt qu'à l'indicateur local lié à la terminaison du mot (ex. " On dit une devant tous les mots qui se terminent par -ette ! "). Bien que ce type de feedback mette l'accent sur un indice de genre plus fiable, il ne semble affecter l'apprentissage que dans un second temps. Notons également que ces observations vont à l'encontre des théories qui considèrent que le développement syntaxique se fait sur une base sémantique en ce qui concerne l'apprentissage de la catégorie syntaxique de genre, celui-ci semble au contraire se faire sur la base d'information formelle de nature probabiliste.

 

Quand l'apprentissage déraille

Les retards de langage, qu'ils soient transitoires ou persistants, touchent souvent la morphosyntaxe. Le traitement du genre figure parmi les difficultés que présentent les enfants dysphasiques présentant des troubles sévères du langage. Les connaissances acquises en recherche expérimentale pourraient procurer des outils intéressants de rééducation du traitement du genre. En particulier, l'accent pourrait être mis sur les corrélats conceptuels et morpho-phonologiques du genre grammatical. Par exemple, l'opposition entre homme et femme et son codage linguistique sous forme de genre conceptuel pourrait être systématiquement illustrée par des images associées aux mots. De même, un apprentissage explicite des règles d'association entre suffixes et genre grammatical, au moyen de jeux d'associations, pourrait stimuler l'enfant à utiliser l'information morpho-phonologique lors du traitement du genre. Ces lignes directrices pour la rééducation des troubles morphosyntaxiques liés au genre sont bien sur à considérer dans le cadre d'un diagnostic précis des difficultés de l'enfant.

 

L'objectif de cet article était de mettre en avant les potentielles implications cliniques des recherches menées en laboratoire autour d'un débat théorique important : celui des relations entre la syntaxe et les autres composantes de production, i.e. conceptuelle et morpho-phonologique. Le pont jeté ainsi entre la théorie et la pratique se doit toutefois d'être parcouru dans les deux sens. Le praticien sensibilisé à cette question de fond pourra ainsi attirer l'attention du chercheur sur les liens entre ces composantes en apportant des éléments de réponse à différentes questions telles que : les difficultés liées au traitement du genre s'accompagnent-elles ou non d'une moins bonne maîtrise des corrélats conceptuels et/ou morpho-phonologiques de genre ? Les enfants souffrant de troubles phonologiques plus généraux présentent-ils systématiquement des difficultés avec le genre des mots ? La mise en avant des régularités morpho-phonologiques dans la rééducation entraîne-t-elle une amélioration du traitement du genre ?

 

Pour en savoir plus :

Karmiloff-Smith, A.D. (1979). A functional approach to child language : a study of determiners and reference. Cambridge, Cambridge University Press.

Levelt, W. J. M. (1989). Speaking: From Intention to Articulation. Cambridge, MA: MIT Press.

Rondal, J.A., & Bredart, S. (1989). Langage oral: Aspects dévelopementaux, in J.A. Rondal & X. Seron, Troubles du Langage. Diagnostic et rééducation, Liège, Mardaga.

Tucker, G.R., Lambert, W.E., & Rigault, A.A. (1977). The French speaker's skill with grammatical gender. An example of rule-governed behavior. The Hague-Paris, Mouton.

Vigliocco, G., & Franck, J. (1999). When sex and syntax go hand in hand: Gender agreement in language production. Journal of Memory and Language, 40, 455-478.

Vigliocco, G., & Franck, J. (in press). When sex affects syntax: context influences in sentence production. Journal of Memory and Language.