Le
genre : aspects théoriques et pratiques
Julie
Franck
Article
paru dans les Cahiers de la SBLU (2001), n°7/8,
15-20.
La production
d'un énoncé fait intervenir différents
systèmes : conceptuel, syntaxique, lexical et phonologique.
Lorsqu'un locuteur veut exprimer une idée, il doit
sélectionner les mots qui correspondent aux concepts dont
il veut parler, il doit spécifier leurs
propriétés lexicosyntaxiques, comme par exemple leur
genre, il doit les agencer en respectant les règles
syntaxiques de sa langue et enfin il doit récupérer
les sons correspondant aux mots. C'est seulement une fois ce
chemin parcouru qu'il peut se lancer dans l'articulation de la
phrase (ex. Levelt, 1989). Mais quelles relations ces
différentes composantes entretiennent-elles les unes avec
les autres? En particulier, quelles relations le système
syntaxique responsable de traiter le genre entretient-il avec les
composantes conceptuelle et phonologique ? A priori, cette
question pourrait sembler fort théorique et peu pertinente
pour le clinicien. Pourtant, la mise en lumière des liens
qui unissent l'élaboration de chacun de ces aspects de la
production pourrait tracer des pistes importantes pour la
compréhension et la rééducation des troubles
morphosyntaxiques. Par exemple, s'il s'avère que le
traitement du genre est étroitement lié à ses
propriétés conceptuelles et/ou phonologiques, la
rééducation de troubles syntaxiques liés au
genre pourra viser à rentabiliser au maximum l'utilisation
de ces propriétés sémantiques et
phonologiques.
En
français, la catégorie syntaxique de genre joue un
rôle prépondérant ; une grande partie des mots
dans la phrase sont porteurs d'un genre (déterminants,
noms, adjectifs, participes). Par conséquent, la
tâche consistant à accorder en genre les mots les uns
avec les autres est extrêmement complexe. Dans la grande
majorité des cas, un adulte francophone produit des accords
corrects, mais il arrive toutefois qu'il se trompe. Dans quelles
conditions se trompe-t-il ? Par ailleurs, l'apprentissage du genre
par les enfants dont la langue maternelle est le français
est extrêmement rapide. Sur quelles bases l'enfant
acquiert-t-il le genre des 10.000 mots qu'il maîtrise
à l'âge de six ans ? Enfin, il arrive que cet
apprentissage "déraille", comme en témoignent
certaines dysphasies. Comment aider l'enfant à
maîtriser ces catégories syntaxiques si importantes
pour se faire comprendre d'un locuteur ? Ces trois questions sont
traitées successivement dans cet article, après une
brève description des principales propriétés
conceptuelles et morpho-phonologiques du genre en
français.
Quelques
propriétés linguistiques du genre en
français
· Propriétés
conceptuelles
On distingue
trois types de genre. Le genre conceptuel est
déterminé par le sexe du référent.
C'est le cas de la plupart des noms référant
à des entités animées et donc sexuées,
comme par exemple le voisin, la biche. Le genre grammatical est
celui des noms référant à des entités
inanimées, il reflète une opposition purement
formelle, arbitrairement fixée par la langue, entre le
masculin et le féminin comme, par exemple, la
cheminée, le désespoir. Enfin, il existe une petite
frange de noms désignant des entités animées
dont le genre est arbitrairement fixé et ne varie donc pas
avec le sexe du référent, il s'agit du genre de
surface. La plupart de ces noms réfèrent à
des animaux (ex. la girafe, le dindon), mais quelques uns
désignent également des êtres humains, comme
par exemple la victime, le témoin, le bébé.
Dans ces cas, l'opposition conceptuelle entre homme et femme n'a
pas de correspondance au niveau grammatical, il se peut même
que l'information conceptuelle de genre soit opposée
à l'information grammaticale, par exemple si la victime est
un homme.
· Propriétés
morpho-phonologiques
En
français, le genre et le nombre se marquent sur le suffixe
du nom, mais également sur le déterminant qui
précède obligatoirement le nom en français.
En ce qui concerne le genre conceptuel, il se marque
généralement par quelques suffixes réguliers
opposant le masculin et le féminin comme -eur/-euse,
-on/-onne, -ant/-ante. Le genre grammatical, par contre,
présente une grande diversité de terminaisons moins
strictement associées à un genre. Il existe
toutefois certaines terminaisons relativement fortement
associées au masculin, comme -ment, -ton, -isme, -in, ou au
féminin, comme -ation, -aison, -té. D'autres
terminaisons sont associées de façon
équivalente au masculin et au féminin, comme les
terminaisons en -ique ou en -être. Le déterminant,
par contre, porte presque toujours la marque de genre, sur les
articles le/la, un/une, les possessifs mon/ma, ton/ta, son/sa, les
démonstratifs ce/cette. Toutefois, cette marque
disparaît devant les noms commençant par une voyelle
; dans ce cas, les mêmes formes l', mon, ton et son
apparaissent devant les noms féminins et masculins. A
l'oral, le démonstratif masculin ce devant un mot
commençant par une voyelle se prononce [set],
à la manière du féminin cette. En outre, la
marque de genre disparaît également lorsque le
déterminant est au pluriel comme dans les, des, mes, tes,
ses.
Quand
ça déraille chez l'adulte
L'observation
des erreurs produites spontanément par des adultes indique
que, indépendamment des états de fatigue ou de
diminution de l'attention, certaines conditions linguistiques
peuvent s'avérer génératrices d'erreurs
d'accord en genre. L'effet principal rapporté est l'effet
de proximité : la présence d'un 'nom local' portant
un genre différent du sujet entraîne des
interférences, comme illustré dans l'exemple suivant
:
Ex. Le
pont sur la route est détruite
Des recherches
récentes (ex. Vigliocco & Franck, 1999 ; in press) ont
par ailleurs montré que les corrélats conceptuels et
morpho-phonologiques du genre pouvaient influencer l'accord. Ces
recherches se basent sur les erreurs d'accord produites par des
locuteurs adultes en situation expérimentale. Dans une
première recherche, nous avons montré que les
locuteurs produisent plus d'erreurs d'accord de l'adjectif lorsque
le nom sujet possède un genre grammatical (ex. *la couleur
du bureau est laid) que lorsqu'il possède un genre
conceptuel (ex. *le héros de la pièce est grande).
La tâche expérimentale présentée aux
participants consistait à répéter des
débuts de phrases et à les compléter ensuite
à l'aide d'un adjectif imposé. Par ailleurs,
l'accord de l'adjectif avec un nom ayant un genre de surface est
particulièrement difficile lorsque la personne à
laquelle le nom réfère est de sexe opposé
à son genre grammatical (ex. la victime
référant à un homme). Autrement dit, le
corrélat conceptuel du genre favorise la réalisation
correcte de l'accord lorsqu'il coïncide avec l'information
grammaticale, mais il défavorise l'accord lorsqu'il y est
opposé. Ces résultats suggèrent que la
réalisation de l'accord se base sur de l'information
conceptuelle.
D'autres
recherches ont manipulé les corrélats
morpho-phonologiques du genre. On a ainsi montré que
l'accord en genre avec des noms ayant un suffixe clair du genre
(ex. -aison, féminin, dans La raison du conflit) est plus
souvent correctement réalisé que lorsque le suffixe
n'est pas un bon prédicteur du genre (ex. -ique, dans La
boutique du palais). Par ailleurs, nous avons également
montré que les locuteurs produisent plus d'erreurs d'accord
lorsque le nom est précédé d'un article non
marqué pour le genre (l'), comme c'est le cas des noms
commençant par une voyelle, que lorsque l'article est
marqué (le/la). Ces résultats suggèrent que
les corrélats morpho-phonologiques du genre sont
utilisés par le système syntaxique responsable de
construire l'accord.
En
résumé, l'opération typiquement syntaxique
qu'est l'accord en genre ne semble pas être totalement
isolée des autres composantes non syntaxiques de la
production : les informations conceptuelles et
morpho-phonologiques liées au genre jouent un rôle
dans la réalisation de l'accord : la présence de ces
informations coïncidant avec l'information grammaticale
renforce la probabilité que l'accord soit
réalisé correctement.
L'acquisition
du genre
Comme le montre
la brève description du système du genre en
français, le genre est loin d'être une
propriété simple des noms, tant au niveau
conceptuel, puisque bien souvent le genre est purement
grammatical, qu'au niveau morpho-phonologique étant
donné la grande quantité de suffixes et la
complexité des règles de correspondance
suffixe-genre. On sait par ailleurs que des locuteurs dont le
français n'est pas la langue maternelle, même
après des années de pratique, continuent de produire
des erreurs d'assignation du genre lorsque celui-ci est
grammatical (" J'ai garé mon voiture "). Pourtant, les
enfants francophones apprennent le genre très rapidement :
autour de 30 mois l'enfant est capable de produire le genre
correct de l'article qui précède le nom. Le genre
est même parmi les premiers indices lexico-syntaxiques
à faire son apparition dans le langage enfantin, avant
même les indices de nombre et le caractère
défini (un/le) (Rondal & Bredart, 1989).
Comme
mentionné ci-dessus, l'association entre la terminaison et
le genre (grammatical) du nom est de type probabiliste : par
exemple, la probabilité qu'un nom terminant en -ment soit
masculin est de 99%, tandis que la probabilité qu'un nom
terminant en -ique est de 61% (base de données Brulex)
Autrement dit, l'indice -ment est plus fiable que l'indice -ique
pour déterminer le genre. Etant donné l'ampleur du
lexique français, il semble évident que les enfants
se basent sur ce type d'information probabiliste pour apprendre le
genre des mots. Karmiloff-Smith (1979) a mené des
recherches expérimentales afin de tester la maîtrise
et l'utilisation de ces régularités par des enfants
entre trois et douze ans. Elle a créé des mots
fictifs en manipulant leur terminaison (ex. maudrier, bicron,
plichette, fasine). En les présentant au pluriel, elle
évitait de procurer leur genre aux enfants (ex. " Regarde,
voici deux maudriers "). Ceux-ci devaient ensuite utiliser ces
mots pour décrire des situations (ex. " Vous avez
retourné le maudrier gris "). Karmiloff-Smith a
montré que, à trois ans déjà, les
enfants sont sensibles à la régularité des
marques du genre en français : une terminaison ayant une
forte probabilité de se situer sur un nom masculin
entraîne une utilisation au masculin de ce mot.
Dans une autre
recherche, Karmiloff-Smith (1979, Exp. 9) introduit un rapport
conflictuel entre le genre véhiculé par la
terminaison du mot et celui de l'article (ex. " Voici l'image
d'une-F bicron-M "). L'enfant doit de nouveau décrire une
transformation effectuée sur l'image. Les jeunes enfants
en-dessous de cinq ans sont très ambivalents dans leurs
choix : dans près de la moitié des cas, le genre
attribué est identique à celui du suffixe (ex. "
Vous avez caché la bicron vert "). A partir de six ans
seulement, l'information de genre sur l'article semble l'emporter
sur la marque comme indice du genre (ex. " Vous avez caché
la bicron verte "). Les commentaires des enfants suggèrent
qu'ils sont particulièrement gênés par
l'incompatibilité des deux informations. Pour contourner
cette difficulté, ils mettent en place deux
stratégies : l'ellipse du substantif (ex. " la grise " au
lieu de " la bicron grise ") et l'alternance de la marque (ex. "
la bicronne ").
Au moyen de la
même procédure, Karmiloff-Smith (1979, Exp. 10) a
également évalué l'effet d'un rapport
conflictuel entre la terminaison du mot et le sexe du
référent, lequel est représenté par le
dessin d'un personnage. Elle introduit le dessin d'un personnage
clairement féminin (robe, maquillage, etc.) de la sorte : "
Voici deux images. Ce sont des filles ou des garçons ?
C'est juste, ce sont des filles, ce sont deux plichons. " Les
réponses des petits enfants indiquent que l'information de
genre véhiculée par la terminaison du mot l'emporte
largement sur l'information conceptuelle de sexe : ils
préfèrent utiliser le mot au masculin, étant
donné la terminaison -on, que de l'utiliser au
féminin. C'est seulement vers cinq ans que l'information
conceptuelle commence à prendre le dessus sur l'information
morpho-phonologique.
Ce
résultat met en évidence le rôle capital des
régularités morphophonologiques dans l'acquisition
du genre en français. Pourtant, cette information fait
rarement l'objet d'un enseignement explicite. Le feedback
procuré à l'enfant par l'adulte à la suite
d'une attribution incorrecte du genre se rapporte
généralement à l'article qui doit le
précéder (ex. " On dit une bicyclette !")
plutôt qu'à l'indicateur local lié à la
terminaison du mot (ex. " On dit une devant tous les mots qui se
terminent par -ette ! "). Bien que ce type de feedback mette
l'accent sur un indice de genre plus fiable, il ne semble affecter
l'apprentissage que dans un second temps. Notons également
que ces observations vont à l'encontre des théories
qui considèrent que le développement syntaxique se
fait sur une base sémantique en ce qui concerne
l'apprentissage de la catégorie syntaxique de genre,
celui-ci semble au contraire se faire sur la base d'information
formelle de nature probabiliste.
Quand
l'apprentissage déraille
Les retards de
langage, qu'ils soient transitoires ou persistants, touchent
souvent la morphosyntaxe. Le traitement du genre figure parmi les
difficultés que présentent les enfants dysphasiques
présentant des troubles sévères du langage.
Les connaissances acquises en recherche expérimentale
pourraient procurer des outils intéressants de
rééducation du traitement du genre. En particulier,
l'accent pourrait être mis sur les corrélats
conceptuels et morpho-phonologiques du genre grammatical. Par
exemple, l'opposition entre homme et femme et son codage
linguistique sous forme de genre conceptuel pourrait être
systématiquement illustrée par des images
associées aux mots. De même, un apprentissage
explicite des règles d'association entre suffixes et genre
grammatical, au moyen de jeux d'associations, pourrait stimuler
l'enfant à utiliser l'information morpho-phonologique lors
du traitement du genre. Ces lignes directrices pour la
rééducation des troubles morphosyntaxiques
liés au genre sont bien sur à considérer dans
le cadre d'un diagnostic précis des difficultés de
l'enfant.
L'objectif de
cet article était de mettre en avant les potentielles
implications cliniques des recherches menées en laboratoire
autour d'un débat théorique important : celui des
relations entre la syntaxe et les autres composantes de
production, i.e. conceptuelle et morpho-phonologique. Le pont
jeté ainsi entre la théorie et la pratique se doit
toutefois d'être parcouru dans les deux sens. Le praticien
sensibilisé à cette question de fond pourra ainsi
attirer l'attention du chercheur sur les liens entre ces
composantes en apportant des éléments de
réponse à différentes questions telles que :
les difficultés liées au traitement du genre
s'accompagnent-elles ou non d'une moins bonne maîtrise des
corrélats conceptuels et/ou morpho-phonologiques de genre ?
Les enfants souffrant de troubles phonologiques plus
généraux présentent-ils
systématiquement des difficultés avec le genre des
mots ? La mise en avant des régularités
morpho-phonologiques dans la rééducation
entraîne-t-elle une amélioration du traitement du
genre ?
Pour en
savoir plus :
Karmiloff-Smith,
A.D. (1979). A functional approach to child language : a study of
determiners and reference. Cambridge, Cambridge University Press.
Levelt, W. J.
M. (1989). Speaking: From Intention to Articulation. Cambridge,
MA: MIT Press.
Rondal, J.A.,
& Bredart, S. (1989). Langage oral: Aspects
dévelopementaux, in J.A. Rondal & X. Seron, Troubles du
Langage. Diagnostic et rééducation, Liège,
Mardaga.
Tucker, G.R.,
Lambert, W.E., & Rigault, A.A. (1977). The French speaker's
skill with grammatical gender. An example of rule-governed
behavior. The Hague-Paris, Mouton.
Vigliocco, G.,
& Franck, J. (1999). When sex and syntax go hand in hand:
Gender agreement in language production. Journal of Memory and
Language, 40, 455-478.
Vigliocco, G.,
& Franck, J. (in press). When sex affects syntax: context
influences in sentence production. Journal of Memory and
Language.