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Dernière mise à jour:

16 août 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Evaluation de la compréhension verbale chez le jeune enfant

Andrée Orban

  • Logopède au Centre Neurologique W. Lennox

    Consultation privée à Grand-Leez (Gembloux)

Andree.orban@skynet.be

 

Article paru dans les Cahiers de la SBLU (2003), n°15, 41-49.

 

Ce texte est une réflexion à propos de la démarche d’évaluation de la compréhension du langage chez le jeune enfant.

Les logopèdes se trouvent régulièrement face à certains enfants qui ne peuvent passer des tests classiques : des enfants chez qui le langage ne s’installe pas ou se structure difficilement, des enfants avec peu ou pas de moyens de communication, des enfants sans pensée organisée, des enfants qui présentent des troubles manifestes (dont on connaît ou non l’étiologie) et chez qui l’observation clinique fait suspecter un trouble qui ne se limite pas au langage… Les questions posées par les parents et les différents intervenants ne trouvent pas facilement de réponse: « Parlera-t-il ? » - « Ira-t-il à l’école comme les autres ? » - « A-t-il des capacités que l’on n’arrive pas à cerner, à exploiter ? ».

L’examen logopédique peut amener des éléments de réponse. Un des indices les plus intéressants pour le pronostic langagier est le niveau de compréhension verbale de l’enfant. En effet, Thal, Tobias & Morrison (1991) ont montré que le niveau de compréhension verbale chez l’enfant qui présente un retard de langage est un bon prédicteur de la récupération du trouble versant expressif. Il me semble que ceci est un bon argument pour motiver les logopèdes à prendre le temps nécessaire pour évaluer la compréhension verbale de leurs jeunes patients.

Ces enfants qui arrivent à notre consultation, sont bien souvent accompagnés de parents inquiets, espérant être rassurés, ou en tout cas fixés au plus vite sur le trouble de langage et sur l’évolution probable. La prescription médicale ne comporte généralement que quelques mots : «bilan de langage chez le petit X ». Parfois le neuropédiatre envoie un rapport circonstancié lorsqu’il adresse le patient, ce qui est très éclairant. Certains parents ont déjà consulté plusieurs personnes : médecin généraliste, pédiatre, O.R.L., neuropédiatre, psychomotricien(ne), ostéopathe… Beaucoup de parents parlent du « parcours du combattant ». Ils pressentent la complexité de la situation, tout en espérant trouver une personne qui aurait un diagnostic clair et un traitement miraculeux. Ils apportent parfois un dossier dont le nombre de documents illustre de façon éloquente le chemin parcouru. Il arrive aussi que les parents préfèrent ne pas communiquer ces renseignements. Peut-être est-ce par peur des a priori.

De nombreux médecins demandent un avis logopédique dans le cadre d’un bilan plus global. Les enfants qui nous préoccupent ici sont plutôt ceux à troubles cognitifs spécifiques que ceux présentant un retard global. On est moins démuni pour ces derniers pour lesquels il existe des grilles de développement et chez qui l’évolution est plus prévisible. En-dehors des pathologies identifiées (prématurité, IMC, alcool fœtal, séquelles de trauma crânien, syndromes connus), certains patients présentent des troubles de langage dans le cadre de surdité non détectée, de séquelles d’encéphalopathie ou de maltraitance, de traits autistiques, de trouble envahissant du développement, de dysphasie, de troubles d’apprentissage…

Chez l’enfant très jeune ainsi que chez l’enfant plus âgé ne pouvant passer des tests classiques complets, de nombreuses informations concernant de langage peuvent être apportées par

  • Les examens médicaux et paramédicaux.
  • La famille et les proches de l’enfant (institutrice, psychomotricienne, gardienne…).
  • L’anamnèse.
  • L’observation clinique.
  • Les questionnaires de dépistages précoces (ex :Chevrie-Muller & Goujard, 1999, Coquet & Maëtz, 1996).
  • Les grilles d’évaluation (ex : grille Portage). La comparaison du secteur communication par rapport aux autres secteurs (sensori-moteur, social, cognitif, psycho affectif…) peut être informative.
  • L’analyse de corpus.
  • L’analyse de vidéos.
  • Certains items de batteries de langage : il existe des tests de langage pour les jeunes enfants, dès 3 ans et même quelques mois avant le 3e anniversaire. (BEPL, Chevrie-Muller et al., 1988. ELO et O52, Khomsi, 2001 & 1987. Peabody : Dunn & Therialt Whalen, 1980. TCG, Deltour, 1992). Je voudrais attirer l’attention sur le fait que l’utilisation de tests normés chez le jeune enfant (< 4 ans) ne permet pas toujours de mettre en évidence une difficulté réelle. En effet, la variabilité des performances des enfants normaux est telle que l’écart type est très important. Un jeune enfant présentant des troubles du langage, même sévères, peut donc se situer dans la moyenne des enfants de son âge.

Afin d’évaluer le niveau de langage de l’enfant, nous cherchons par le biais de ces différentes sources, des indices qui nous éclairent sur les cinq domaines suivants, largement décrits et commentés par Paul (1995) :

  • Le jeu symbolique.
  • La communication intentionnelle.
  • La compréhension.
  • La phonologie.
  • Le langage expressif.

Par rapport au troisième point (évaluation de la compréhension) Paul cite Chapman (1978) qui a mis en évidence que de nombreux parents disent de leur enfant «il comprend tout », même pour des enfants très jeunes (un an). L’enfant normal donne cette impression grâce à certaines stratégies qu’il met en œuvre pour comprendre ce qu’on lui a dit. L’enfant acquiert progressivement des connaissances linguistiques et des connaissances par rapport à l’ordre habituel des choses, ce qui lui donne un vernis : nous pensons que l’enfant a compris le message verbal. Cette capacité donne à l’enfant un moyen d’avoir plus d’interactions et une possibilité d’avoir un feedback de ses performances. C’est ainsi par exemple qu’un petit enfant de 8 – 10 mois à qui la maman demande de donner un jouet regardera l’objet que regarde sa mère et le prendra. La mère, pensant que le bébé a compris le félicitera, et celui-ci finira par faire le lien entre le mot et l’objet.

Les tests classiques de compréhension ne font pas la distinction entre le verbal et le non-verbal (direction du regard, gestes, mimiques, probabilité). Observer la stratégie de compréhension du jeune enfant peut donner, toujours selon Paul (1995), des indications sur le niveau de développement langagier. L’auteur décrit les stratégies de compréhension de l’enfant entre 8 et 36 mois (les épreuves qu’elle propose ne sont pas standardisées). Voici quelques exemples :

 

De 8 à 12 mois, l’enfant est capable de comprendre quelques mots isolés, dans un contexte habituel, routinier. Sa stratégie de compréhension consiste à regarder l’objet que regarde l’adulte quand il lui parle, de faire quelque chose avec cet objet, d’imiter l’action en cours.

De 12 à 18 mois, l’enfant reconnaît quelques mots en dehors du contexte habituel. Sa stratégie est de prêter attention à l’objet dont on parle, de se montrer intéressé, de faire ce que l’on fait habituellement avec cet objet.

De 18 à 24 mois, l’enfant reconnaît des mots en l’absence de l’objet et comprend certains énoncés à 2 éléments. Sa stratégie : il recherche les objets qu’on lui nomme, peut les poser sur une surface ou les mettre dans un récipient, peut faire avec l’objet ce qui lui est demandé pour autant qu’il soit lui-même l’acteur de l’action (ex : le petit Sébastien peut réaliser « Sébastien mord la pomme » mais pas « la poupée mord la pomme »).

De 24 à 36 mois, l’enfant comprend des énoncés à 3 éléments, mais reste dépendant du contexte habituel et des expériences antérieures. Il comprend certains ordres simples. Sa stratégie de compréhension : il s’appuie sur la probabilité de l’action ; il déduit certaines informations manquantes.

 

Le niveau de compréhension obtenu grâce à l’observation des stratégies de l’enfant peut être comparé au niveau d’expression. Paul conclut que cette comparaison peut fournir des informations intéressantes sur la nature du trouble langagier : si le niveau de compréhension égale celui de l’expression, le déficit de langage est probablement relativement isolé. Si le niveau de compréhension est supérieur à celui de l’expression, le pronostic est meilleur (Paul, Cohen, Caparulo 1983 et Thal 1991). Si le niveau de compréhension est inférieur à celui de l’expression, le problème est plus général, plus envahissant.

Enfin, n’oublions pas que l’évaluation du niveau de langage de l’enfant nous donne non seulement une référence par rapport à la norme et une idée de l’ampleur du déficit, mais peut également nous servir de ligne de base et nous éclairer pour fixer les objectifs thérapeutiques. L’évolution ou l’absence d’évolution entre un test et un re-test peut être informative.

En espérant que ceci vous donnera l’envie d’approfondir votre réflexion sur la façon d’envisager l’évaluation du versant compréhension chez vos jeunes patients…

 

Références:

 

Articles :

Chapman, R (1978). Speech and language in the laboratory, school and clinic (pp. 308-327). Cambridge, MA: MIT press

Paul, R. (1995). Language Disorders, assessment and intervention. Saint Louis, Mosby Ed.itions.

Paul, R., Cohen, D., Caparulo, B. (1983). A longitudinal study with sever, specific development language disorders – Journal of American Academy of Child Psychiatry, 2, 525-534.

Thal, D., Tobias, S. & Morrison, D. (1991). Language and gesture in late talkers: a 1-year follow-up. Journal of Speech And Hearing Research, 34, 604-612.

 

Tests / grilles:

BEPL. Chevrie-Muller, C. et al. (1988). Batterie d'évaluation psycholinguistique. Paris : ECPA.

Chevrie-Muller, C. & Goujard, J. (1999). Questionnaire langage et comportement 3 ans 1/2. Paris : Les Cahiers pratiques de l'A.N.A.E.

Coquet, F., Maëtz, B. (1996). DPL3 : 3 ans, 3 ans et demi, quelques repères, Ortho édition.

Test de Closures Grammaticales : Deltour, 1992, ATM.

E.L.O : Khomsi, A.. (2001), Evaluation du langage oral. Paris : Editions ECPA.(en Begique distribué par TEMA).

O52, Khomsi, A. (1987). Paris : Editions ECPA

Peabody : Dunn & Therialt Whalen (1993). EPA Issy-les-Moulineaux.

PORTAGE, (1976). Cooperative Educationel Service Agency 12.