Evaluation
de la compréhension verbale chez le jeune enfant
Andrée
Orban
- Logopède
au Centre Neurologique W. Lennox
Consultation
privée à Grand-Leez (Gembloux)
Andree.orban@skynet.be
Article
paru dans les Cahiers de la SBLU (2003), n°15,
41-49.
Ce texte est
une réflexion à propos de la démarche
dévaluation de la compréhension du langage
chez le jeune enfant.
Les
logopèdes se trouvent régulièrement face
à certains enfants qui ne peuvent passer des tests
classiques : des enfants chez qui le langage ne
sinstalle pas ou se structure difficilement, des enfants
avec peu ou pas de moyens de communication, des enfants sans
pensée organisée, des enfants qui présentent
des troubles manifestes (dont on connaît ou non
létiologie) et chez qui lobservation clinique
fait suspecter un trouble qui ne se limite pas au langage
Les questions posées par les parents et les
différents intervenants ne trouvent pas facilement de
réponse: « Parlera-t-il ? » -
« Ira-t-il à lécole comme les
autres ? » - « A-t-il des
capacités que lon narrive pas à cerner,
à exploiter ? ».
Lexamen
logopédique peut amener des éléments de
réponse. Un des indices les plus intéressants pour
le pronostic langagier est le niveau de compréhension
verbale de lenfant. En effet, Thal, Tobias & Morrison
(1991) ont montré que le niveau de compréhension
verbale chez lenfant qui présente un retard de
langage est un bon prédicteur de la
récupération du trouble versant expressif. Il me
semble que ceci est un bon argument pour motiver les
logopèdes à prendre le temps nécessaire pour
évaluer la compréhension verbale de leurs jeunes
patients.
Ces enfants qui
arrivent à notre consultation, sont bien souvent
accompagnés de parents inquiets, espérant être
rassurés, ou en tout cas fixés au plus vite sur le
trouble de langage et sur lévolution probable. La
prescription médicale ne comporte
généralement que quelques mots : «bilan de
langage chez le petit X ». Parfois le
neuropédiatre envoie un rapport circonstancié
lorsquil adresse le patient, ce qui est très
éclairant. Certains parents ont déjà
consulté plusieurs personnes : médecin
généraliste, pédiatre, O.R.L.,
neuropédiatre, psychomotricien(ne), ostéopathe
Beaucoup de parents parlent du « parcours du
combattant ». Ils pressentent la complexité de la
situation, tout en espérant trouver une personne qui aurait
un diagnostic clair et un traitement miraculeux. Ils apportent
parfois un dossier dont le nombre de documents illustre de
façon éloquente le chemin parcouru. Il arrive aussi
que les parents préfèrent ne pas communiquer ces
renseignements. Peut-être est-ce par peur des a priori.
De nombreux
médecins demandent un avis logopédique dans le cadre
dun bilan plus global. Les enfants qui nous
préoccupent ici sont plutôt ceux à troubles
cognitifs spécifiques que ceux présentant un retard
global. On est moins démuni pour ces derniers pour lesquels
il existe des grilles de développement et chez qui
lévolution est plus prévisible. En-dehors des
pathologies identifiées (prématurité, IMC,
alcool ftal, séquelles de trauma crânien,
syndromes connus), certains patients présentent des
troubles de langage dans le cadre de surdité non
détectée, de séquelles
dencéphalopathie ou de maltraitance, de traits
autistiques, de trouble envahissant du développement, de
dysphasie, de troubles dapprentissage
Chez
lenfant très jeune ainsi que chez lenfant plus
âgé ne pouvant passer des tests classiques complets,
de nombreuses informations concernant de langage peuvent
être apportées par
- Les examens
médicaux et paramédicaux.
- La famille
et les proches de lenfant (institutrice,
psychomotricienne, gardienne
).
- Lanamnèse.
- Lobservation
clinique.
- Les
questionnaires de dépistages précoces
(ex :Chevrie-Muller & Goujard, 1999, Coquet &
Maëtz, 1996).
- Les grilles
dévaluation (ex : grille Portage). La
comparaison du secteur communication par rapport aux autres
secteurs (sensori-moteur, social, cognitif, psycho
affectif
) peut être informative.
- Lanalyse
de corpus.
- Lanalyse
de vidéos.
- Certains
items de batteries de langage : il existe des tests de
langage pour les jeunes enfants, dès 3 ans et même
quelques mois avant le 3e anniversaire. (BEPL, Chevrie-Muller
et al., 1988. ELO et O52, Khomsi, 2001 & 1987.
Peabody : Dunn & Therialt Whalen, 1980. TCG, Deltour,
1992). Je voudrais attirer lattention sur le fait que
lutilisation de tests normés chez le jeune enfant
(< 4 ans) ne permet pas toujours de mettre en
évidence une difficulté réelle. En effet,
la variabilité des performances des enfants normaux est
telle que lécart type est très important.
Un jeune enfant présentant des troubles du langage,
même sévères, peut donc se situer dans la
moyenne des enfants de son âge.
Afin
dévaluer le niveau de langage de lenfant, nous
cherchons par le biais de ces différentes sources, des
indices qui nous éclairent sur les cinq domaines suivants,
largement décrits et commentés par Paul
(1995) :
- Le jeu
symbolique.
- La
communication intentionnelle.
- La
compréhension.
- La
phonologie.
- Le langage
expressif.
Par rapport au
troisième point (évaluation de la
compréhension) Paul cite Chapman (1978) qui a mis en
évidence que de nombreux parents disent de leur enfant
«il comprend tout », même pour des enfants
très jeunes (un an). Lenfant normal donne cette
impression grâce à certaines stratégies
quil met en uvre pour comprendre ce quon lui a
dit. Lenfant acquiert progressivement des connaissances
linguistiques et des connaissances par rapport à
lordre habituel des choses, ce qui lui donne un
vernis : nous pensons que lenfant a compris le message
verbal. Cette capacité donne à lenfant un
moyen davoir plus dinteractions et une
possibilité davoir un feedback de ses performances.
Cest ainsi par exemple quun petit enfant de 8
10 mois à qui la maman demande de donner un jouet regardera
lobjet que regarde sa mère et le prendra. La
mère, pensant que le bébé a compris le
félicitera, et celui-ci finira par faire le lien entre le
mot et lobjet.
Les tests
classiques de compréhension ne font pas la distinction
entre le verbal et le non-verbal (direction du regard, gestes,
mimiques, probabilité). Observer la stratégie de
compréhension du jeune enfant peut donner, toujours selon
Paul (1995), des indications sur le niveau de développement
langagier. Lauteur décrit les stratégies de
compréhension de lenfant entre 8 et 36 mois (les
épreuves quelle propose ne sont pas
standardisées). Voici quelques exemples :
De 8
à 12 mois, lenfant est capable de comprendre
quelques mots isolés, dans un contexte habituel,
routinier. Sa stratégie de compréhension consiste
à regarder lobjet que regarde ladulte quand
il lui parle, de faire quelque chose avec cet objet,
dimiter laction en cours.
De 12
à 18 mois, lenfant reconnaît quelques mots
en dehors du contexte habituel. Sa stratégie est de
prêter attention à lobjet dont on parle, de
se montrer intéressé, de faire ce que lon
fait habituellement avec cet objet.
De 18
à 24 mois, lenfant reconnaît des mots en
labsence de lobjet et comprend certains
énoncés à 2 éléments. Sa
stratégie : il recherche les objets quon lui
nomme, peut les poser sur une surface ou les mettre dans un
récipient, peut faire avec lobjet ce qui lui est
demandé pour autant quil soit lui-même
lacteur de laction (ex : le petit
Sébastien peut réaliser
« Sébastien mord la pomme » mais pas
« la poupée mord la
pomme »).
De 24
à 36 mois, lenfant comprend des
énoncés à 3 éléments, mais
reste dépendant du contexte habituel et des
expériences antérieures. Il comprend certains
ordres simples. Sa stratégie de
compréhension : il sappuie sur la
probabilité de laction ; il déduit
certaines informations manquantes.
Le niveau de
compréhension obtenu grâce à
lobservation des stratégies de lenfant peut
être comparé au niveau dexpression. Paul
conclut que cette comparaison peut fournir des informations
intéressantes sur la nature du trouble langagier : si
le niveau de compréhension égale celui de
lexpression, le déficit de langage est probablement
relativement isolé. Si le niveau de compréhension
est supérieur à celui de lexpression, le
pronostic est meilleur (Paul, Cohen, Caparulo 1983 et Thal 1991).
Si le niveau de compréhension est inférieur à
celui de lexpression, le problème est plus
général, plus envahissant.
Enfin,
noublions pas que lévaluation du niveau de
langage de lenfant nous donne non seulement une
référence par rapport à la norme et une
idée de lampleur du déficit, mais peut
également nous servir de ligne de base et nous
éclairer pour fixer les objectifs thérapeutiques.
Lévolution ou labsence dévolution
entre un test et un re-test peut être
informative.
En
espérant que ceci vous donnera lenvie
dapprofondir votre réflexion sur la façon
denvisager lévaluation du versant
compréhension chez vos jeunes patients
Références:
Articles
:
Chapman, R
(1978). Speech and language in the laboratory, school and clinic
(pp. 308-327). Cambridge, MA: MIT press
Paul, R.
(1995). Language Disorders, assessment and intervention. Saint
Louis, Mosby Ed.itions.
Paul, R.,
Cohen, D., Caparulo, B. (1983). A longitudinal study with sever,
specific development language disorders Journal of American
Academy of Child Psychiatry, 2, 525-534.
Thal, D.,
Tobias, S. & Morrison, D. (1991). Language and gesture in late
talkers: a 1-year follow-up. Journal of Speech And Hearing
Research, 34, 604-612.
Tests /
grilles:
BEPL.
Chevrie-Muller, C. et al. (1988). Batterie d'évaluation
psycholinguistique. Paris : ECPA.
Chevrie-Muller,
C. & Goujard, J. (1999). Questionnaire langage et comportement
3 ans 1/2. Paris : Les Cahiers pratiques de l'A.N.A.E.
Coquet, F.,
Maëtz, B. (1996). DPL3 : 3 ans, 3 ans et demi, quelques
repères, Ortho édition.
Test de
Closures Grammaticales : Deltour, 1992, ATM.
E.L.O :
Khomsi, A.. (2001), Evaluation du langage oral. Paris : Editions
ECPA.(en Begique distribué par TEMA).
O52, Khomsi, A.
(1987). Paris : Editions ECPA
Peabody :
Dunn & Therialt Whalen (1993). EPA
Issy-les-Moulineaux.
PORTAGE,
(1976). Cooperative Educationel Service Agency 12.