Compte-rendu
de la conférence dAnnette
Karmiloff-Smith
« Relations
entre génotype et phénotype.
Pourquoi
lapproche développementale cognitive
est-elle
essentielle ?»
Mardi 10
octobre 2002
Unité
Cognition & Développement. UCL.
Article
paru dans les Cahiers de la SBLU (2003), n°13,
41-44.
Le mercredi 11
octobre 2002, le titre prestigieux de Docteur Honoris Causa de
lUniversité catholique de Louvain était
décerné à Annette Karmiloff-Smith. La veille,
cette brillante spécialiste du développement
cognitif nous a exposé une synthèse de ses travaux
dans le domaine. Signalant demblée son opposition aux
conceptions modularistes du développement cognitif issues
de la neuropsychologie, elle a donné de nombreux arguments
en faveur de lidée que le système cognitif de
lenfant nest pas initialement
« partitionné » comme le prétend
lhypothèse modulariste. Selon cette hypothèse,
lévolution sélectionnerait des gènes de
plus en plus spécialisés déterminant la mise
en place de « modules » qui auraient en charge
lexpression de comportements hautement spécifiques.
Laltération dun gène conduirait donc,
dans cette optique, à des troubles très
circonscrits. Lhypothèse modulariste peut en fait se
schématiser de la façon suivante :
Figure
1 : lien génotype/phénotype selon
lapproche modulariste
Pour illustrer
cette hypothèse, A. Karmiloff-Smith utilise volontiers la
métaphore du « couteau suisse » :
selon lhypothèse modulariste, le cerveau du
bébé ressemblerait dès la naissance à
un couteau suisse, les différentes parties du cerveau ayant
chacune en charge des fonctions très spécifiques.
Deux types de
populations semblent privilégiées pour soutenir
lhypothèse dun fonctionnement cognitif
modulaire : les adultes présentant des lésions
cérébrales et les syndromes
génétiques. Létude des doubles
dissociations mises en évidence chez des adultes porteurs
dune lésion cérébrale a permis de mieux
comprendre le fonctionnement du système cognitif normal des
adultes. Par exemple, le fait que certains adultes
cérébrolésés parvenaient à lire
les pseudo-mots mais pas les mots irréguliers alors que
dautres présentaient le profil inverse a
été à lorigine dun des
modèles de référence du langage
écrit : le modèle à deux voies. De
même, les enfants porteurs de syndrome
génétique présentent, eux aussi, des profils
cognitifs, qui à première vue pourraient sembler
soutenir les arguments modularistes. Ainsi, les enfants souffrant
du syndrome de Williams présentent des troubles de la
cognition spatiale et du nombre alors que leurs capacités
langagières et de traitement des visages paraissent
préservées.
A ce point de
vue modulariste, A. Karmiloff-Smith oppose tout dabord une
série de contre-arguments
théoriques :
Même si
létat final le système cognitif adulte
est modulaire, rien ne dit que létat initial
lest aussi
Une expression
précoce des gènes ne veut pas dire que les
« modules » sont mis en place dès le
début.
Cette
hypothèse néglige complètement les processus
de développement ontogénétique et le
rôle de lenvironnement
Elle propose
dadopter une vision du développement cognitif qui
tient compte dune part de la dimension
développementale vue comme une partie intégrante du
processus et dautre part de lintégration des
gènes avec lenvironnement. Cette approche est
présentée dans la figure 2. On le voit, on est loin
dune vision demblée modulaire.
Figure
2 : lien entre génotype et phénotype dans une
optique développementale
Annette
Karmiloff-Smith a ensuite présenté certaines
données expérimentales difficilement compatibles
avec lhypothèse modulariste, issues, pour la plupart,
de ses travaux menées chez les enfants porteurs dun
syndrome de Williams (par la suite : SW). Ce syndrome qui
possède une origine génétique clairement
identifiée (altération de 20 gènes sur
le chromosome 7) se traduit par des caractéristiques
physiques (sténose, problèmes artériels,
faciès particulier, etc.) et neuropsychologiques (faible QI
avec supériorité du QIV sur le QIP,
difficultés en cognition spatiale, traitement des visages
préservés, etc.).
Premièrement,
des études ont été menées chez des
personnes présentant une altération
génétique partielle, seule une partie des 20
gènes identifiés comme à lorigine du SW
étant altérée. Une attention toute
particulière a ainsi été portée
à des personnes qui présentaient une
altération du gène LIMKT, censé
être à lorigine des déficits spatiaux.
Létude des personnes présentant une
altération de ce gène fournissait, par
conséquent, une belle opportunité de
vérification de la relation génotype
phénotype. Des individus ayant 2, 3 ou, voire même,
16 gènes déficitaires dont le gène LIMKT ont
donc été étudiés. Ils
présentaient des caractéristiques
génétiques communes avec les patients atteints du
syndrome de Williams. Il sest avéré
quils ne présentaient pas systématiquement de
déficit spatial ou de déséquilibre entre
leurs performances spatiales et langagières. Il ne semble
donc pas y avoir de relation directe, terme-à-terme, entre
un gène et un déficit ; ce qui semble critique,
ce sont les interactions entre les gènes.
Dans un
deuxième temps, Annette Karmiloff-Smith a critiqué
un autre type de données expérimentales
utilisées pour comprendre la relation
génotype/phénotype : le recours à des
modèles animaux. Certains animaux ont, en effet, une grande
partie de leur matériel génétique en commun
avec les humains (pour notre exemple, les souris possèdent
tous les gènes humains sur le chromosome 7 et dans le
même ordre). Il est donc tentant de supprimer lun ou
lautre gène afin den observer les
conséquences au niveau comportemental. De tels travaux ont
été effectués et ils ont apporté des
arguments en faveur dun lien entre le gène LIMKT et
le déficit spatial : les souris sans gène LIMKT
étaient particulièrement déficitaires dans
des tâches dorientation spatiale (labyrinthe).
Pourtant, selon Karmiloff-Smith, ces résultats ne sont pas
suffisants. Les êtres humains et les souris
présentent des répertoires comportementaux
très différents (peut-on réellement comparer
des labyrinthes et des dessins denfants ?). De plus, la
seule suppression dun gène ne suffit pas pour
comprendre son impact, il est important, nous lavons vu
précédemment, de tenir compte des interactions
quil développe avec dautres gènes,
quils soient altérés ou sains.
Dans un
troisième temps, Karmiloff-Smith a souligné
limportance de faire la distinction entre le
phénotype comportemental et le phénotype cognitif.
En dautres termes, des comportements identiques peuvent,
parfois, être la conséquence de traitements cognitifs
différents. Loriginalité des travaux de
Karmiloff-Smith chez les enfants avec SW est quelle ne
sest pas focalisée sur les déficits cognitifs
de ces enfants mais plutôt sur leurs points forts. Ainsi,
elle a cherché à comprendre comment ces enfants
parvenaient, malgré un déficit spatial, à
reconnaître efficacement des visages. Elle a mené
une série détudes en essayant de
décoder les différents composants intervenant lors
de la reconnaissance des visages et a finalement
démontré que les enfants avec SW, contrairement aux
enfants normaux, utilisaient essentiellement des mécanismes
danalyse visuelle ciblés sur les détails. Par
conséquent, malgré leurs performances normales aux
tests de reconnaissances des visages, ces enfants utilisaient des
stratégies atypiques et semblaient incapables
deffectuer des traitements visuels globaux.
Enfin, il
paraît essentiel de distinguer le phénotype adulte du
phénotype de lenfant, le dernier ne pouvant pas
systématiquement être déduit du premier. Pour
illustrer ce point de vue, Annette Karmiloff-Smith a
présenté des travaux effectués chez des
nouveaux-nés normaux, atteints du SW ou du syndrome de Down
(trisomie 21). Elle a ainsi montré que des personnes
atteintes dun même syndrome montraient des patterns de
performance différents à une tâche identique
selon quils soient adultes ou enfants. Par exemple, les
jeunes enfants porteurs du SW présentent,
bébés, des habiletés numériques
similaires à celles des enfants tout-venants mais, ces
mêmes habiletés seront fortement déficitaires
chez les adultes SW. Inversement, les enfants porteur dun
syndrome de Down ont des habiletés numériques
déficitaires lorsquils sont bébés mais
elles se normalisent progressivement. De même, les
bébés avec SW ont des déficits
précoces en vocabulaire qui seront progressivement
résorbés. Tout lenjeu des recherches
ultérieures, et on en voit aisément les
répercussions thérapeutiques, sera donc de mieux
comprendre les mécanismes naturels de compensation.
Létude de la trajectoire développementale,
quelle engendre des performances qui se normalisent ou, au
contraire, se détériorent, semble essentielle et ne
peut être déduite des modèles adultes.
Pris dans leur
ensemble, ces travaux permettent de réfuter
lhypothèse que les enfants SW présentent des
altérations de certains modules de la cognition alors que
dautres modules seraient préservés. Ce
nest pas la modularité du système cognitif qui
explique les performances mais les processus cognitifs requis par
une tâche donnée : si une tâche requiert
surtout des traitements altérés, on observera des
difficultés quon nobservera pas dans une autre
tâche qui ne requiert pas ces traitements. Ces travaux
montrent également que des différences initiales
très petites peuvent donner lieu à des
différences finales importantes à cause de la
structure du domaine considéré (effet
« cascade ») ; celles-ci ne doivent pas
être interprétées comme un
« déficit sélectif », une
atteinte dun module particulier. Elles sont simplement dues
au fait que le domaine dans lequel elles sont observées
requérait pour son développement initial
lintégrité de certains traitements
précis (ex. des traitements globaux chez les SW).
En
résumé, lensemble des travaux
présentés par Karmiloff-Smith souligne
limportance dune démarche cognitive
développementale. Lapproche cognitive consiste ainsi
à ne pas se contenter de scores normaux à des tests
(comportement), mais à aller voir au niveau de la cognition
car sous des comportements normaux se cachent parfois des
traitements atypiques. Lapproche développementale
suppose que la compréhension de la trajectoire
développementale est essentielle et ne peut être
réalisée sans faire appel à lanalyse
cognitive (étude des mécanismes fins, de bas
niveaux).
Marie-Anne
Schelstraete & Christelle Maillart (UCL : PSP/CODE)
Un ouvrage
indispensable pour se remettre à jour dans le domaine de
lacquisition du langage : Karmiloff, K. &
Karmiloff-Smith, A. (2003). Comment les enfants entrent dans le
langage. Paris : Retz. Passionnant et très
accessible.