Utilisation
de Childes dans la pratique logopédique.
Marie-Anne
Schelstraete & Christelle Maillart
UCL,
Unité Cognition & Développement
Université
catholique de Louvain
Article
paru dans les Cahiers de la SBLU (2004), n°16,
45-49
Lanalyse
du langage spontané est une source dinformation
précieuse pour le bilan logopédique.
Malheureusement, cette analyse savère souvent longue
et complexe. Dans cet article, nous présenterons les
applications en logopédie dun précieux outil
de transcription et danalyse du langage oral Childes (Child
Language Data Exchange System, cf. Mac Whinney, 1995, Sokolov
& Snow, 1994) qui est disponible gratuitement sur internet
(cf. pour une présentation du projet Childes les articles
précédemment parus dans les Cahiers de la SBLU qui
sont actuellement sur le site de la SBLU).
Childes (Child
Language Data Exchange System, cf. Mac Whinney, 1995, Sokolov
& Snow, 1994) permet danalyser des productions
linguistiques sur ordinateur (Logiciel Clan) après les
avoir encodées sur ordinateur dans le format adéquat
(cf. Tableau 1 pour un exemple) et dobtenir notamment les
informations détaillées ci-dessous.
1. Pour le
niveau phonologique
Il est
notamment possible
de
vérifier que le répertoire phonologique est
complet,
de mettre en
évidence des effets de position (ex. certaines consonnes
jamais produites en position finale)
de comparer
les phonèmes produits par rapport à la cible
(production « adulte »), pour autant que
celle-ci ait été transcrite. Ce dernier type
danalyse permet destimer la stabilité des
productions et didentifier plus facilement la
présence de processus phonologiques simplificateurs.
de
repérer la présence dhomophones dans les
productions de lenfant (même production pour
désigner différentes cibles)
Tableau
1 Exemple de fichier de retranscription utilisable
avec Childes
@Begin
@Participants: CHI
Arthur Target_Child, INV Investigator
@Date: 9-NOV-2000
@Birth of
CHI: 30-MAR-1995
@Age of
CHI: 5;7.10
@Situation: langage
spontané avec la logopède
*INV: qu'
est ce qu' on va prendre comme jeu Arthur?
*CHI: la
voiture.
%pho: la
vwatyR.
%mod: la
vwatyR.
*INV: la
voiture?
%act: l'expérimentateur
va chercher le jeu dans l'armoire et le pause
sur
la table devant Alain.
*INV: qu'
est ce qu' on va faire maintenant?
*CHI: on
va prendre la voiture.
%pho: o~
va pRa~d la watyR.
%mod: o~
va pRa~dR la vwatyR.
@End
A laide
de données existant pour le français, on peut alors
regarder si les phonèmes produits par lenfant a)
correspondent à certaines classes (occlusives, nasales,
etc.), b) sont ceux qui sont les plus fréquents dans la
langue (cf. Statistiques de Lafont in Costermans, 1980), c) sont
ceux qui sont normalement acquis par des enfants de même
âge chronologique que lenfant (cf. Rondal, 1998,
Aicart de Falco & Vion, 1987) ou encore de calculer le
pourcentage de consonnes correctement produites. Une analyse en
termes de processus phonologiques simplificateurs permet
également de voir si lenfant en produit plus que les
enfants de son âge ou si certains de ces processus sont
atypiques, i. e. absents ou très rares chez lenfant
acquérant le langage normalement (cf. Maillart &
Schelstraete, 2004 ; Schelstraete, Maillart & Jamart,
2004). Enfin, il est possible dévaluer la
stabilité (ou linstabilité) des productions de
lenfant.
Lensemble
de ces analyses peut alors servir à définir des
priorités pour la rééducation et de servir de
point de comparaison pré-thérapeutique et
post-thérapeutique si des productions sont
récoltées après intervention.
2. Pour le
niveau lexical
Plusieurs
commandes sont disponibles ; elles permettent notamment de
calculer lindice de diversité lexicale (Nombre de
mots différents / Nombre de mots produits) et de comparer
ensuite aux normes disponibles en français (cf. Rondal,
1997). Il est également possible de comptabiliser les
occurrences des mots utilisés ou de certains
dentre eux- et ensuite de regrouper manuellement en fonction
de certaines catégories (ex. champs sémantiques
particuliers, verbes mentaux, noms abstraits, pronoms
« je » et « tu », etc.).
Enfin, lanalyse des pauses avant un mot donne des
indications quant à déventuelles
difficultés daccès lexical en production
spontanée, pour autant que les pauses aient
été encodées lors de la
transcription.
Cet ensemble
danalyse permet de compléter ce que lon sait du
niveau de vocabulaire expressif de lenfant sur base des
tests standardisés. Il permet aussi dévaluer
des facteurs liés à lutilisation du lexique
dans différentes situations, notamment des variables
liées à laccès au lexique et des
stratégies de compensation (ex. vocabulaire très
fréquent, passe-partout, circonlocution).
3. Pour le
niveau morpho-syntaxique
La
première commande disponible est le MLU (Mean Length of
Utterance ou LMPV : « Longueur Moyenne des
Productions Verbales ») : cet indicateur est
particulièrement sensible dans les premières
années de lacquisition du langage où il donne
une bonne idée du développement grammatical. Dans
Childes, on peut prendre en considération soit le nombre de
mots, soit le nombre de morphèmes (comme
suggéré par Rondal, 1997). Toutefois, ces deux
mesures étant hautement inter corrélées, il
est plus simple de travailler en nombre de mots.
Ensuite,
après avoir transformé, avec le programme MOR, les
productions transcrites en un « input »
adéquat pour lanalyse morpho-syntaxique et
désambiguïsé celui-ci avec le programme POST,
il est possible dobtenir différents indicateurs de
développement morpho-syntaxique :
Classes
syntaxiques : la fréquence relative peut être
calculée (ex. % de Verbes, Noms, Adjectifs, Adverbes,
Déterminants) et comparée à celle
observée chez des enfants de même âge et des
adultes (Parisse et Le Normand, 2000).
Co-occurrences
de formes, ex. co-occurrence de pronoms relatifs et de verbes
auxiliaires, articles et nom, structures Nom-Verbe-Nom,
etc.
Indice DSS
(Developmental Sentence Score) : valable pour lAnglais
mais les grandes étapes sont similaires en
Français.
Ruptures
syntaxiques et auto-corrections : en les ayant codées
au préalable, il est possible didentifier les
productions qui ont été interrompues et suivies ou
non dune reformulation.
4. Pour le
niveau discursif et narratif
Sur base des
productions transcrites, il est possible de repérer la
présence et les occurrences de différents marqueurs
discursifs (ex. anaphores, connecteurs). En codant les productions
avec différents indicateurs, on peut également faire
des analyses plus sophistiquées (ex. comptabiliser les
inférences, les catégories du récit, les
digressions, des marqueurs dancrage spatial et temporel,
etc.).
5. Pour le
niveau pragmatique
Il est possible
notamment de comptabiliser les tours de parole et la longueur
moyenne de ces différents tours, de relever les
recouvrements de parole, les répétitions,
imitations, corrections et expansions. Des analyses plus
sophistiquées sont également possibles comme par
exemple comptabiliser le nombre de questions suivies dune
réponse adéquate, le nombre de pauses suivies
dun changement de thème conversationnel, de relever
la présence de différents actes de langage, des
effets de topicalisation, etc. Pour une utilisation encore plus
poussée, il est aussi possible de combiner les
retranscriptions avec des enregistrements vidéos sur
lordinateur.
En
conclusion
Childes a
initialement été conçu par des chercheurs
sintéressant à lacquisition normale ou
pathologique du langage chez lenfant. Toutes les analyses
permises par le logiciel nont donc pas nécessairement
une utilité directe dans la pratique clinique ou ne sont
tout simplement pas réalisables pour des raisons pratiques
liées à la lourdeur de la transcription. Toutefois,
sur base dun corpus relativement limité (50 à
100 énoncés), il est possible de compléter
les données fournies par le diagnostic effectué
à laide des tests standardisés, notamment pour
les niveaux qui font défaut (discours et pragmatique) et
donne la possibilité de constituer une ligne de base dans
différentes situations de productions spontanées ou
semi-induites et où lon prendra en compte de nombreux
paramètres. Childes semble donc particulièrement
intéressant pour les patients présentant un profil
complexe, où le clinicien ne voit pas clair (ex. trouble
massif de la phonologie, retard sévère de langage)
et aussi lorsque lon souhaite estimer plus
précisément lefficacité dune
prise en charge, par exemple, lors de la mise au point dune
nouvelle technique de rééducation.
Références
Aicart-de-Falco,
S. & Vion, M. (1987). La mise en place du système
phonologique du francais chez les enfants entre 3 et 6 ans: Une
étude de la production.
Cahiers-de-Psychologie-Cognitive/Current-Psychology-of-Cognition.
1987, 7, 247-266.
Costermans, J.
(1980). Psychologie du Langage. Mardaga :
Liège.
Mac Whinney, B.
(1995). Computational Analysis of Interactions. In P. Fletcher
& B. Mac Whinney (Eds.). Handbook of Child Language,
Blackwell : Oxford, chap. 5, pp. 152-178.
Maillart, C.
& Schelstraete, M-A. (2004). Lévaluation des
troubles phonologiques : Illustration de la démarche
diagnostique. In M.-A. Schelstraete & M.-P. Noel (Eds.), Les
troubles du langage et du calcul chez lenfant. Collection
Proximités. Cortil-Wodon : E.M.E. &
Intercommunications, pp. 113-147.
Parisse, C.
& Le Normand, M.T. (2000). How children build their
morpho-syntax. The case of French. Journal of Child Language, 27,
267-292.
Rondal, J.A.
(1997). Lévaluation du langage. Mardaga :
Liège.
Rondal, J.A.
(1998). Votre enfant apprend à parler. Mardaga :
Liège.
Schelstraete,
M.-A., Maillart, C. & Jamart, A.-C. (2004). Les troubles
phonologiques : cadre théorique, diagnostic et
traitement. In M.-A. Schelstraete & M.-P. Noel (Eds.),
Les troubles du langage et du calcul chez lenfant.
Collection Proximités. Cortil-Wodon : E.M.E. &
Intercommunications, pp. 81-112.
Sokolov, J.
& Snow, C. (1994). Handbook of research in language
development using Childes. Hillsdale, NJ :
Erlbaum.
Ressources sur
internet
Site initial
où lon peut trouver toutes les informations
concernant Childes, des corpus transcrits et
télécharger le logiciel
(http://www.childes.psy.cmu)
Site de
Christophe Parisse : pour lanalyse
morpho-syntaxique en français
www.parisse.freesurf.fr
; outils: http://www.parisse.freesurf.fr/outils.htm
.